1. Somnambuler jusqu’à Falloujah

Par Joe Bageant

Chaque jour travaillé je prends la direction de Washington DC par la route 7, où des slogans patriotiques guerriers sont peints à la bombe sur les ponts, et où des pancartes faites maison dépassent du terre-plein central pour soutenir nos garçons en Irak. Des camions de chantier boueux passent en trombe avec des drapeaux effilochés claquants dans le vent, chargés de barbus baraqués, et ressemblant beaucoup aux images de l’Afghanistan ou de l’Angola sans les mitrailleuses de 12,7 mm sur affût. Hier j’ai vu mon premier Hummer1 rallongé, peint en couleur désert et transportant une demi douzaine de mères poules, ce qui résume plutôt bien ce que j’essaye de dire ici. Il y a un esprit martial distinct, une odeur d’acier et d’huile pour fusil dans l’air autour de Washington ces temps-ci, je le jure.

1. Le Hummer est la version civile d’un gros quatre-quatre militaire. Le verbe to hum peut s’entendre comme bourdonner, fredonner, vrombir. Si l’on veut donner au succès commercial de cet engin lourd et coûteux une explication de type psychanalytique, on peut noter que hummer désigne également une fellation prodiguée en fredonnant afin de procurer une sensation de vibration.

2. La Fox Broadcasting Company est un réseau de télévision appartenant à Rupert Murdoch. La chaîne d’information Fox News, dont la devise est d’être juste et équilibrée, est critiquée pour son orientation conservatrice et sa distortion des paroles et des faits rapportés.

3. Le Pentagone est accusé d’avoir monté en épingle l’ensemble de l’affaire, particulièrement par l’intéressée elle-même.

Seul un microcéphale aveugle pourrait ne pas remarquer cette militarisation systématique de la culture américaine, et l’hyper-escalade dans l’adoration guerrière des médias. À ce qu’on dit, tout cela est censé améliorer notre caractère national. Mais j’ai été dans l’armée pendant un moment — un jeune guerrier dans le jargon de Fox Network2 — et je peux dire avec certitude que cela ne m’a pas amélioré le moins du monde. (Bien que j’y ai appris à jurer correctement, sinon un peu trop.) C’était il y a trente-cinq ans, à l’époque où il y avait peu ou pas de mythification des guerriers du Vietnam, encore moins des spasmes d’information patriotique éjaculés par les journalistes embarqués entre les publicités. L’information était plus terne alors. Certainement pas aussi distrayante que l’histoire de Jessica Lynch3, une attrayante et innocente jeune blonde blessée tandis qu’elle canardait soi-disant le mal en personne, tout ça pour subir de multiples blessures, et puis être secourue d’un hôpital Irakien envahi par les mouches (plus de craquements radio et de détonations s’il te plaît) par ses camarades d’arme. Après ce sauvetage touchant on nous a servi l’excitant dessert du rapport médical subséquent : elle a été sodomisée par ces connards puants ! Dans l’industrie de la télévision on ne peut pas trouver mieux que ça. Passe-moi les chips, s’il te plaît.

Avec des informations télévisuelles comme celle-là, qui a besoin d’une explication rationnelle de pourquoi nous sommes en guerre ? Rien que sa valeur de distraction en vaut la peine. En cela réside le problème pour ceux d’entre nous qui sont dans cette dernière génération de gens ayant acquis la plupart de ce qu’ils savent par la lecture : nous avons besoin d’une explication tangible de pourquoi nous versons tant de sang et d’or en barre dans ce trou du cul du désert abandonné de Dieu. Toujours pas de réponse. Ou du moins pas de nouvelle réponse. Oh, il y a la réplique standard qui dit : Nous défendons la démocratie et nous libérons un peuple de l’oppression. Cette vieille scie était déjà furieusement en train de s’émousser même de mon temps, quand elle était utilisée pour expliquer le Vietnam.

4. Edward Roscoe Murrow fut un pionnier du journalisme radiophonique et télévisé, couvrant sur place des événements tels que la crise Tchécoslovaque de 1938, les bombardements de Londres et la libération de Buchenwald. Surtout, il a contribué à ouvrir les yeux du public américain sur l’hystérie MacCarthyste — autant que les maladroites ripostes télévisées de Joseph MacCarthy.

5. Halliburton Energy Services est une vaste multinationale active principalement dans le secteur pétrolier. Halliburton est un fournisseur important du Pentagone dans le cadre de la guerre en Irak. Richard Cheney, vice-président de George Bush, était auparavant à la tête d’Halliburton.

6. L’avionneur Boeing est aussi le second plus grand fournisseur militaire du monde.

7. Sprint Corporation est une entreprise de télécommunication.

8. Le Geritol est un produit de parapharmacie contenant des vitamines et des sels minéraux. Cette marque, assurant sa publicité par le parrainage d’émissions de télévision, est restée associée dans la mémoire collective au scandale des jeux télévisés truqués des années 50.

9. Diffusé de 1948 à 1970, The Original Amateur Hour était l’adaptation à la télévision d’une émission de radio crochet. Dans les années 60, elle était parrainée par la marque Geritol.

10. Herbert Marshall McLuhan était un professeur de littérature anglaise, un critique littéraire et un théoricien des médias.

11. Lewis Henry Lapham est un journaliste, un essayiste, et le rédacteur en chef de Harper’s Magazine.

12. Baywatch (diffusée en France sous le titre Alerte à Malibu) est une série de télévision mettant en scène des sauveteurs de plage, en particulier des filles blondes à la poitrine siliconée.

Je ne peux pas me rappeler d’une époque où le public américain ait posé la moindre question importante à ses dirigeants nationaux. Dans le schéma américain des choses, c’est le boulot des médias, les médias formulent la question et le public la pose, après avoir eu la tête matraquée avec. C’est notre bon Dieu de système, nous l’adorons, et on sait même qu’il a marché à l’occasion. Ce qui serait bien, sauf que Edward R. Murrow4 est mort depuis longtemps. Depuis lors, la psyché américaine a été cablée en un nouvel ordre de communications mondiales, dans lequel les multinationales paient maintenant le billet pour la télévision nationale. Halliburton5, Boeing6 et Sprint7 ne sont pas Geritol8 et ce n’est pas L’heure de l’amateur original9 de Ted Mack. Satisfaits de nous vendre du chewing-gum ou des Chesterfields, les premiers annonceurs n’étaient pas des joueurs dans le jeu des contrats de défense du Pentagone et n’ont jamais couché avec le gouvernement pour obtenir plus de bande passante.

Il est tragique qu’un instrument aussi prometteur que la télévision ait dû grandir à la fin de l’Âge des Lumières — juste à temps pour allumer une fission-fusion infernale, une synthèse du Veau d’Or et de la politique dans une culture à court de carburant philosophique et spirituel. Juste quand l’Amérique avait besoin de s’expliquer à elle-même, si jamais elle devait redéfinir ses buts et ses idéaux supérieurs. Mais la télévision c’est l’émotion, pas l’explication. Elle n’a pas de patience pour les idées (non pas qu’on ait vu une véritable idée en trente ans). Des idées ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Allons faire des courses. Le résultat est une nation de somnambules, une république presque expirée, réduite à la pure consommation et pas grand chose d’autre (un fait qui n’est pas sans être remarqué par le monde musulman). Bon Dieu, même les ténias consomment, et la quantité seule n’est pas un substitut pour une âme nationale. Cela a pris une paire de générations, mais nous voilà maintenant branchés par le tronc cérébral, tout comme McLuhan10 l’avait prédit, à la cathédrale virtuelle du commerce de la télévision, où le dévot reçoit le sacrement en une piqûre directe au cortex. Trop surmené, ou pauvre, ou vieux, ou jeune, ou simplement paresseux pour ressentir quoi que ce soit d’autre — le battement du tambour de la guerre tribale appelé les informations et les émissions de télé-réalité qui passent pour la rencontre du monde au delà du travail et de la consommation — tandis que le foyer électronique de McLuhan jette des ombres sur les murs d’une république recluse et lentement pourrissante.

Nous avons eu des avertissements de poètes, d’écrivains et de sinistres futuristes, mais qui aurait deviné que cela viendrait si tôt ? Que nous deviendrions si parfaitement accordés à la télévision de l’État capitaliste, toujours à la pêche de plus de commerce, tirant ses filés appâtés de nouvelles voitures, de téléphones portables à l’empreinte des personnages de Disney et de seaux de poulet frit dans une mer de somnambules. Cependant, les somnambules ne partagent tous qu’un seul œil, celui de la caméra, qui, comme le dit Lewis Lapham11 : ne fait pas de distinctions entre trahison et fellation… entre un important sénateur et un important singe. Alors les images du spectre effroyable de Falloujah et le nichon de Janet Jackson attirent le même respect engourdi. Arrêtez-vous et considérez que la plupart des Américains tirent leur connaissance du monde extérieur par ce médium, puis considérez que la plupart du monde musulman tire sa notion de l’Amérique d’Alerte à Malibu12. Si ça ne jette pas n’importe quelle personne pensante dans l’emprise d’une dépression à l’épreuve du Prozac, rien ne le fera. Et ces prétendues personnes pensantes ? Où est la voix de leur dissentiment ? Et bien, elles sont naturellement mécontentes et font le plus de bruit qu’elles peuvent — les deux douzaines d’entre elles.

13. En octobre 2003 des agents du FBI de l’aéroport de Norfolk en Virginie ont effectué des prélèvements anals sur un chien péteur mécanique pour s’assurer qu’il ne contenait pas d’explosif. Il n’en contenait pas.

Malgré ce moment bref et fabuleux durant les années 60, les États-Unis ne sont pas une nation à l’aise avec le dissentiment. Nous n’avons jamais engendré une opposition de gauche intégrée nationalement au sens européen. Peuple discipliné quand il s’agit de débat public, lorsque le président nous dit à la télévision que nous sommes en guerre avec le terrorisme, l’écrasante majorité d’entre nous s’aligne et salue le drapeau. Le plus important, nous ne posons pas de questions. Aussi la question : pourquoi une agence de cent millions de dollars emploie ses ressources à tamponner l’anus de chiens jouets péteurs13 ? n’est jamais posée, on en sourit seulement. Et savoir si nous voulons supporter la mort de, disons, vingt-cinq-mille gamins américains en Irak n’est jamais abordé, encore moins débattu. Il est également improbable que le public s’enquiert spécifiquement de qui est le mieux servi par les cercueils que l’on décharge quotidiennement à Dover dans le Delaware. Par décret d’État, nous n’avons même pas le droit de les voir. Et ne commençons même pas à poser la plus grande de toutes les questions spirituelles américaines : Qui s’enrichit de cela ?. Dans une société où les affaires sont les affaires, où quiconque lève le plus de fonds pour acheter du temps de télévision élit le prochain président, il y a peu de chances aussi que quelqu’un y réponde. Pas l’administration Bush, ni les médias qu’elle parraine à travers le don des licences gouvernementales, les exemptions fiscales et la réglementation — ou son absence.

14. SpaghettiO’s est une marque de pâtes au fromage et à la sauce tomate.

Difficile de croire qu’il n’y a pas longtemps nous nous demandions comment nous allions dépenser les quatre-cent-milliard de dollars projetés de dividendes de la paix venus de la fin de la Guerre Froide. Cette question a maintenant reçu une réponse. Merci et asseyez-vous. Alors qui s’enrichit ? Comme si on ne le savait pas. Bien sûr il y a la coalition des intérêts particuliers du Pentagone, ce qui concerne pratiquement tous les fournisseurs de matériel et de service imaginables de Sprint à SpaghettiO’s14. Mais à la fin cela aboutit en quantités largement disproportionnées entre les mains des déjà-riches. Ces oligarques inquiets qui, depuis que le premier malfrat néolithique a volé tout le grain du village, ont vécu dans la crainte de perdre leur avantage.

15. La Révolution Américaine désigne l’ensemble des événements qui, de 1761 à 1789, ont transformé les treize colonies britanniques en États-Unis d’Amérique. Les États-Unis ne couvraient alors qu’une mince fraction de leur territoire actuel, sur la côte est.

Dans ce pays les riches sont inquiets depuis le début, et pensent depuis longtemps que peut-être l’expérience démocratique est allée bien assez loin. Leurs intrigues politiques grincheuses et parfois leurs assauts directs à la morale commune de la république remonte à la Révolution Américaine15 Mais maintenant c’est leur heure, grâce à George Bush. George Bush n’a pas inventé leur peur. Il l’a juste conduite à la Maison Blanche. Et en tant que leur commandant en chef choisi, il leur a certainement fait, avec un peu d’aide préliminaire de son prédécesseur Bill Clinton, la promesse de la victoire ultime dans la véritable guerre qui a lieu, la guerre continuelle que l’Amérique a toujours niée — la lutte des classes. Cette fois les déjà-riches sont ceints pour la victoire, préparés comme jamais

16. Homeland Security : néologisme à la mode depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui désigne toute action gouvernementale justifiée par la lutte contre le terrorisme.

17. En 1913 les mineurs du Colorado se mirent en grève en revendiquant, entre autres choses, d’être payé en argent et non plus en bons valables uniquement dans les magasins de la compagnie, conformément à la loi. Les Rockfeller, propriétaires de la compagnie minière et des logements expulsèrent les familles des mineurs, engagèrent des briseurs de grève armés et firent construire une voiture blindée munie d’une mitrailleuse. Le harcèlement et les premières victimes ne faisant pas céder les mineurs, le gouverneur du Colorado envoya les miliciens de la Garde Nationale pour les expulser de leurs campements, bien que ceux-ci aient été établis sur des terrains privés loués par le syndicat. Le 20 avril 1914 le camp de Ludlow fût mitraillé et incendié et le syndicaliste venu demander une trêve abattu. Finalement le président Wilson envoya l’armée fédérale désarmer les mineurs. Il y avait eu soixante-six morts au cours du conflit, aucun milicien ne fût poursuivi.

18. Martha Stewart, anciennement mannequin et courtier en bourse, est une personnalité de la télévision et de l’édition spécialisée dans les thèmes domestiques (cuisine, jardinage, ameublement, etc.). Au moment où Joe Bageant écrivait ce texte elle était poursuivie pour délit d’initié, obstruction et fausses déclarations.

19. Condoleezza Rice a succédé à Colin Powell au poste de secrétaire d’État des États-Unis (United States Secretary of State) du gouvernement de George Bush.

20. Andrew Fastow était le directeur financier d’Enron et l’un des principaux responsables de la dissimulation des pertes de la société.

21. Jay Leno est un comédien et un animateur de télévision.

22. Fear Factor est un jeu télévisé. Une version française a été diffusée sous le même nom.

Comme périmètre défensif extérieur ils ont déployé une vaste et invincible armée. A l’intérieur de la nation a été établi un Département de la Sécurité de la Patrie16 envahissant et implacable. Tout cela accompli habilement aux frais du public. Et avec le cadeau de Bush d’échapper à une fiscalité équitable, ils se sont mis à intensifier le travail en cours, se protéger eux-mêmes avec de si fortes différences de revenus qu’ils seront pour toujours en sécurité — la sécurité pour un oligarque étant toujours de ramer en arrière dans la barque sociale, vers le passé. Donc, si il y a une façon de revenir au monde non compliqué de Middleburg ou Grosse Pointe en 1952 avec assez d’argent pour que leurs descendants continuent de péter dans la soie pendant les vingt prochaines générations, ces gens le feront, avec l’aide malfrate d’un ivrogne mental au regard mauvais et d’un gang discret opérant depuis un lieu secret.

Aucune personne saine d’esprit ne les affrontera car l’histoire américaine nous a appris au moins une chose : les gens blancs et riches avec des armes tuent tous ceux qu’ils voient s’ils prennent peur. Il suffit de regarder le massacre des mineurs de Ludlow17, ou demander à n’importe quel Afro-Américain urbain. Il vaudrait mieux pour nous accepter les bouts de chèvre rôtie jetés au populo par le gouvernement des riches festoyants, et profiter du spectacle sans signification du procès médiatique de Martha Stewart18. Regarder l’assurée et télégénique Condoleezza Rice19 témoigner devant une commission du 11 septembre pipée, pas même autorisée à citer les suspects clef dans son rapport final ; ou se moquer de l’arrogant et entièrement détestable Andrew Fastow20 courant autour de Houston devant ceux qui ont été embauchés pour lui administrer très publiquement les plumes et le goudron. Et puis attraper le monologue de Jay Leno21 pour une profonde analyse des deux.

Voilà où nous en sommes, somnambules dans le désert intellectuel et spirituel de l’Amérique de 2004, à la fin des Lumières. Nous sommes littéralement en train de mourir faute d’une nouvelle idée pour animer notre culture, notre gouvernement et notre esprit national. Si l’esprit américain est un écosystème, nous y avons répandu des déchets toxiques.

Au lieu d’information nous réclamons du pain et des jeux, des gladiateurs dans le Colisée du Moyen Orient. Au lieu d’idées nous avons des données — le jargon des spécialistes des armes, des experts du pouvoir politique et des courtiers en bourse qui connaissent le coût de tout et la valeur de rien. Tous les soirs j’écoute engourdi la litanie des nombres récitée par ce clergé pontifiant, toutes sortes de nombres — nombre de sans-emplois, indices économiques, chiffres de la balance du commerce… Et j’essaye de pointer le moment où l’économie des sociétés, le bien être de monolithes sans visage, est devenu notre religion nationale, de me rappeler les jours où il fallait se rendre aux pages financières pour trouver ces choses là. Maintenant on ne peut y échapper, à ces sombres rapports minute par minute sur l’état et l’humeur de Moloch, dont le cœur, nous disent les poètes, est une dynamo cannibale et dont le souffle exhale la puanteur de la guerre. Combien de nos emplois Moloch at-il dévoré aujourd’hui ? Combien en a-t-il vomi en Asie ? Ces nombres d’emplois, et le nombre d’Américains tués en Irak, viennent s’échouer sur les plages de l’attention avec les résultat du basket et le nombre de blattes avalées par une blonde plantureuse dans Fear Factor22. Le rêve américain de richesse et d’invincibilité a acquis une vie propre, et maintenant nous fait rêver que nous existons. Et là-bas à l’horizon vers l’Orient, les sirènes et les lamentations ne cessent pas, car nous avons jeté l’horreur et l’effroi sur Babylone •