Le royaume caché

Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au Texas

Par Joe Bageant

Il n’y a pas longtemps j’ai garé ma voiture à côté d’une petite église dans les bois, une boite en bois blanc éclatant que ma famille a construite en 1840. Et comme toujours, un authentique frisson m’a traversé, à cause des fantômes ancestraux qui vraisemblablement planent au dessus de ces tombes. Par la porte d’entrée grande ouverte les murs de bois nu me renvoyaient le message du prédicateur pentecôtiste : Merci mon Dieu de nous avoir donné des dirigeants forts comme le président Bush durant cette crise. Loué sois-tu Seigneur et guide-le dans cette bataille avec les armées musulmanes de Satan. Si j’avais choisi de rebrousser chemin d’un kilométre ou deux jusqu’à la nouvelle et tentaculaire église baptiste — dotée d’équipements scolaires, d’une sonorisation professionelle et de son propre studio de télévision — j’aurais pu entendre approximativement la même exhortation. Habituellement offerte à la fin d’une prière pour des fils et filles de paroissiens en service en Irak, on peut l’entendre dans n’importe lequel des milliers de milliers de lieux de culte de notre république.

1. Il est indispensable lorsqu’on lit des textes politiques américains de garder à l’esprit que le mot liberals y désigne, à l’inverse de l’usage français actuel, des gens de gauche. En revanche, les gens que nous appelons libéraux ou ultra-libéraux sont en Amérique des neo-conservatives (parfois abrégé en neo-cons). L’usage américain a été transposé ici car il rend une meilleure justice à l’étymologie. De plus, l’appellation neo-cons a aux oreilles françaises des résonances si flatteuses que nous pourrions bien finir par l’adopter.

2. Les born again Christians sont des personnes ayant redécouvert la foi et la pratique religieuse.

3. Les chaînes de télévision Columbia Broadcasting System et National Broadcasting Company sont respectivement la première et la troisième en audience aux États-Unis.

4. Donald Henry Rumsfeld est le ministre de la Défense (Secretary of Defense) de l’administration Bush.

Après une vie de conflit d’identité, j’ai fini par accepter que, par le sang, sinon par les opinions politiques ou la spiritualité, ces gens sont les miens. Et en tant que gauchiste, il est très clair pour moi ces jours-ci pourquoi les libéraux1 urbains non seulement échouent à comprendre ces gens là, mais ne savent même pas qu’ils existent, autrement que comme un quelconque tas d’électeurs ignorants et intolérants appellé la droite religieuse, ou la droite chrétienne, ou les chrétiens néo-conservateurs. Mais jusqu’à ce que les progressistes parviennent à comprendre ce que ces gens lisent, entendent, ce qu’on leur dit et à quoi ils croient profondément, nous ne pourrons pas comprendre la politique américaine, encore moins être efficaces. Compte tenu de l’isolation culturelle inhérente aux chrétiens fondamentalistes, il est presque impossible pour la plupart des Américains éclairés d’imaginer, en termes simplement humains, ce que croient les fondamentalistes américains, encore moins de comprendre pourquoi nous devrions tous nous en préoccuper.

Pour les libéraux, examiner le phénomène actuel du fondamentalisme en Amérique c’est accepter de dures vérités. Pour commencer, nous les libéraux sommes encore plus encerclés que la plupart d’entre nous choisissent de le croire. N’importe quel soutien libéral et progressiste significatif est limité à quelques poches urbaines sur chaque côte et le long de la limite nord des États du tiers nord-ouest. La plupart du reste du pays, la très vantée Amérique profonde, est sous la domination des conservateurs chrétiens charismatiques. En termes de territoire, c’est bel et bien leur pays, ce qui revient à dire qu’il appartient actuellement à George W. Bush pour de solides raisons. Rappelez-vous : il n’a pas eu à voler entièrement l’élection, juste un petit bout en Floride. Les chrétiens évangéliquesressucités2 d’un genre ou de l’autre étaient, et sont maintenant, quarante pour cent de l’électorat, et ils soutiennent Bush à trois contre un. Et aussi longtemps que leur clergé et leurs pires instincts le leur diront, ils continueront à voter pour lui, ou quelqu’un comme lui, indifférents à ce que nous considérons comme sa sottise arrogante et sa sous-intelligence. Ne pensez pas les faire changer d’avis. Ces chrétiens ne lisent pas les mêmes livres que nous, ils ne recueillent pas leurs informations à quoi que ce soit qui ressemble à des sources raisonnablement objectives, et en fait, considérent que même CBS et NBC3 sont des chaines super-libérales de pornographie et de mensonges démoniaques. Étant donné la façon dont les fondamentalistes voient le monde moderne, ils pourraient aussi bien vivre en Irak ou en Syrie, dont ils partagent approximativement les mêmes doctrines de l’âge de bronze. Ils croient en Dieu, en la guerre sainte de Rumsfeld4 et à leur devoir absolu de nation élue par Dieu pour botter le cul des musulmans dans un sens et dans l’autre. En d’autres mots, ce n’est pas parce que des millions de chrétiens semblent dangeureusement cinglés qu’ils sont marginaux.

5. Lire à ce sujet : Dimanche dans un état rouge.

6. L’Harmaguédon (Armageddon) est le lieu de la bataille entre Jésus et l’Antéchrist. Usuellement le mot désigne la bataille apocalyptique entre les forces dubien et du mal.

7. Le Ravissement (Rapture) est la montée au ciel des bons chrétiens avant la fin du monde.

8. Thanksgiving est une fête religieuse américaine et canadienne. Aux États-Unis elle est célébrée le quatrième jeudi de novembre et donne traditionnellement lieu à un grand repas de famille.

Étant né dans une famille sudiste, pentecôtiste et baptiste depuis plusieurs générations, et vivant dans ce paysage social fondamentaliste, je contemple la gueule du Christianisme néo-conservateur tous les jours. Et parfois toutes les heures. Mon frère est un prédicateur fondamentaliste5, comme le sont deux de mes neveux, comme l’étaient beaucoup de mes ancêtres en remontant à Dieu-sait-quand. Ma famille entière est ressucitée ; leurs vies sont complètement focalisées sur leur propre communauté religieuse, et sur le moment où Jésus reviendra sur Terre — l’Harmaguédon6 et le Ravissement7.

Seul un autre libéral né dans un clan fondamentaliste peut comprendre quelle étrange, et parfois franchement diabolique circonstance familiale c’est — comment une telle famille peut vous aimer profondément, et cependant mépriser tout ce en quoi vous croyez, vous voir comme un instrument humaniste de Satan, et être toujours là pour vous quand votre dos vous lâche ou qu’un divorce brise votre vie. En tant que socialiste et militant de gauche foireux, évidement, j’ai du mal à tailler une bavette au repas de Thanksgiving8. Politiquement et spirituellement, on pourrait dire que nous sommes les pires ennemis. L’amour et l’hostilité coexistent côté à côte. On parle mais on ne communique pas. En fait, il y a des moments où tout cela a des accents de science-fiction… Des moments où il semble que nous nous parlions à travers un voile surnaturel, où chacun sait qu’il parle à un extra-terrestre. Il y a une sorte de plainte angoissante dans l’air. C’est le son de mondes mutuellement incompréhensibles lancés vers le destin, se croisant avec de grandes frictions psychologiques, évidentes pour chacun, mais reconnues par aucun.

Entre ces moments, j’attends plutôt anxieusement et je me bats pour le changement, pour la délivrance de ce qui ressemble de plus en plus à l’étouffement de la liberté personelle, de la beauté, de l’art, et de l’accomplissement de soi en Amérique. Ils attendent Jésus dans un calme glaçant. Il croient que, jusqu’à ce que Jésus arrive, notre État et système fédéral humaniste satanique devraient être remplacés par la pure loi biblique. Cette croyance s’appelle le reconstructionisme chrétien. Bien qu’elle ait toujours existé sous une certaine forme, elle a commencé à s’étendre rapidement vers 1973, avec la publication de Institutes of Biblical Law de R. J. Rushdoony.

9. Pat Robertson est un multi-millionaire télévangéliste (prédicateur à la télévision) et un militant politique de droite, adversaire de la séparation de l’Église et de l’État. Il prétend que ses prières infléchissent le trajet des ouragans.

10. Rush Hudson Limbaugh III est un satiriste conservateur et un chroniqueur radiophonique très écouté.

Temps mort s’il vous plait… En signe d’impartialité et de tolérance — et en se demandant si les libéraux doivent tolérer les intolérants — je vais dire ceci : les fondamentalistes sont des gens biens. Dans la vie quotidienne, ils sont chaleureux et indulgents. Ils vivent les pieds sur terre (bien que les yeux tournés vers le ciel) et avec un amour et une attention sincère pour leurs voisins. Après avoir passé trente ans dans des villes progressistes telles que Boulder dans le Colorado et Eugene dans l’Oregon, je dois dire que les chrétiens conservateurs font réellement ce dont les libéraux ne font habituellement que parler. Ils rendent visite aux malades et aux vieux, donnent généreusement leur temps et leur argent pour aider ceux qui sont dans le besoin, et consacrent des quantités inimaginables d’amour et d’énergie à leur famille, pendant que Pat Robertson9 et Rush Limbaugh10 beuglent dans le fond. Leur bonnes œuvres s’étendent internationalement — sans les chrétiens américains, il n’y aurait guère de soins médicaux sur le continent africain et d’autres endroits similaires. Bon, c’est le mieux que je puisse faire pour montrer le respect dû à l’extrême-droite chrétienne. Maintenant revenons aux reconstructionistes chrétiens.

La reconstruction chrétienne : établir un éden féroce

11. Il est pourtant contradictoire d’être à la fois pour une chasteté exclusivement féminine (suivie d’un mariage sans adultère) et contre l’homosexualité et la sodomie.

12. Avram Noam Chomsky est un linguiste dont les travaux ont eu une influence en philosophie, en psychologie et en informatique. Socialiste libertaire boudé par les grands médias américains, il est pratiquement devenu une vedette de la gauche mondiale.

13. Gore Vidal est un dramaturge, romancier et essayiste engagé, et un critique virulent des gouvernements américains successifs.

14. Howard Zinn est un historien et politologue célèbre pour avoir écrit une histoire populaire des États-Unis devenue un classique. C’est également une figure de la gauche radicale américaine.

La reconstruction chrétienne est un truc brutal, dur et implacable comme une pierre tombale. La peine capitale, centrale dans l’idéal reconstructioniste, requiert la peine de mort dans une large gamme de crimes, incluant l’abandon de la foi, le blasphème, l’hérésie, la sorcellerie, l’astrologie, l’adultère, la sodomie, l’homosexualité, frapper un parent et la non-chasteté avant le mariage (mais seulement pour les femmes)11. Les méthodes d’exécution bibliquement correctes incluent la lapidation, l’épée, la pendaison et le bûcher. La lapidation est préférée, d’après Gary North, le soi-disant économiste reconstructioniste, parce que les pierres sont disponibles en quantité et pas chères. La loi biblique éliminerait aussi les syndicats, les droits civils et les écoles publiques. Le principal théologien de la reconstruction, David Chilton, déclare : Le but chrétien pour le monde est le développement universel de républiques théocratiques bibliques. Incidemment, ladite République de Jésus ne serait pas seulement un enfer légal, mais aussi un enfer écologique — la doctrine reconstructioniste exige d’abandonner toutes les sortes de protections environnementales, parce qu’il n’y aura plus besoin de cette planète Terre quand le Ravissement aura lieu. Vous n’avez peut-être pas entendu parler de Rushdoony ou Chilton ou North, mais pris ensemble ou séparément, ils ont influencé bien plus d’esprits américains contemporains que Noam Chomsky12, Gore Vidal13 et Howard Zinn14 réunis.

En outre, mouvement caché, bien que légérement plus public récemment, le reconstructionisme chrétien a pendant des décennies exercé une sacrée influence à travers des tas de bouquins, de publications et de cours enseignés dans les universités. Durant les trente dernières années, la doctrine reconstructioniste a imprégné non seulement la droite religieuse, mais les églises dominantes aussi, via le mouvement charismatique. Son impact sur la politique et la religion de ce pays a été massif, de nombreuses églises ayant été poussées vers la droite par un reconstructionisme envahissant, sans même le savoir. Clairement, l’église Méthodiste en bas de ma rue ne comprend pas ce qu’elle est devenue. D’autres églises importantes avec des dirigeants plus progressistes, se dérobent et s’inclinent purement et simplement devant les reconstructionistes à tous les coups. Ils doivent le faire, s’ils veulent garder des membres ces temps-ci. Ce qui complique encore l’affaire c’est que les principaux penseurs de la reconstruction, ainsi que leurs sympathisants les dominionistes, sont pratiquement invisibles de l’Amérique non-fondamentaliste. (Je vous épargnerai le supplice de l’éternel coupage de cheveux en quatre qui accompagne la distinction entre les fondamentalismes de n’importe quelle sorte — je ne ferais pas cela à un chien. Mais si vous avez des dispositions pour le masochisme, vous pouvez prendre sur vous d’étudier les différences entre dominionisme, prétribulationisme, médiotribulationisme, postribulationisme, prémillénarisme, postmillénarisme… Je recommande les écrits de l’auteur et érudit britannique George Monbiot, qui en a dressé entièrement le plan exaspérant — implications des entreprises, significations gouvernementale et psychologique — dans une paire de livres excellents.)

15. Le Great Awakening des années 1730-40 était un mouvement de regain religieux initié par un pasteur calviniste, Jonathan Edwards, à l’origine de l’évangélisme.

Les fondamentalistes tels que ma famille n’ont pas idée à quel point ils sont orchestrés par des médias chrétiens menés par les reconstructionistes et d’autres innovations des dernières décennies. Ils s’en ficheraient probablement, même s’ils le savaient. Comme la plupart de ceux de leur tribu (oserions nous dire classe, dans un pays qui nie avec tant de véhémence avoir un système de classe ?), ils veulent épouser une vérité simple et fondatrice qui rationalise tout le conflit et la confusion d’un monde post-moderne. Un manuel qui expliquerait tout nettement, et prendrait toutes les décisions difficiles pour eux. Et pour ces citoyens américains classiques, enclins au fanatisme religieux depuis le Grand Éveil15 du XVIIIe siècle, à quel roc pourrait on se raccrocher plus solidement qu’à l’infaillible Sainte Bible ? À partir de là il n’y avait qu’un pas pour que les dirigeants reconstructionistes chrétiens concluent que cette magnifique infaillibilité devait être imposée à tous les autres, dans le même esprit que les conquistadors catholiques espagnols ou les maures arabo-musulmans avant eux. C’est une vieille, vieille histoire, une histoire brutale dont l’humanité semble ne pas pouvoir se débarasser.

16. L’organisme qui recrute et administre le personnel de l’État (Office of Personnel Management).

17. C’est à dire, d’avant la guerre de Sécession 1861-1865.

Les stratèges de la reconstruction chrétienne disent clairement dans leurs écrits que la scolarisation à domicile et les écoles chrétiennes ont et continuent de produire les futurs cadres de la droite chrétienne, ce qui leur permet de placer un nombre toujours plus grand de croyants à des positions gouvernementales influentes. La formation des cadres chrétiens est bien plus sophistiquée que ce que pense le libéral moyen. Voilà maintenant que s’étend un réseau de dizaines de campus à travers le pays, chacun avec son étrange atmosphère cultuelle d’extra-terrestres chrétiens souriants, la plupart clones de l’Université de la liberté de Jerry Falwell à Lynchburg en Virginie. Mais combien de gens extérieurs savent la profondeur et la précision de l’endoctrinement politique reconstructioniste dans ces écoles ? Par exemple, l’École Patrick Henry à Purcellville en Virginie, une école exclusivement destinée aux étudiants à domicile chrétiens, offre des programmes de renseignement gouvernemental stratégique, de droit et de politique étrangère, tout cela avec une stricte vision chrétienne du monde basée sur la Bible. L’École Patrick Henry est si lourdement subventionnée par la droite chrétienne qu’elle peut offrir des cours en dessous du coût. Dans l’administration Bush, sept pour cent des stages sont confiés à des étudiants de Patrick Henry, et bien d’autres sont distribués à des écoles similaires de la droite religieuse. L’administration Bush recrute aussi dans les facultés de ces écoles, c’est à dire : la nomination du militant de droite chrétien Kay Cole James, ancien doyen de l’École de gouvernement Pat Robertson, au poste de directeur du bureau de la fonction publique16. Quelle meilleure position que le bureau de la fonction publique pour recruter plus de fondamentalistes ? Grattez n’importe lequel de ces suppposés intellectuels et vous trouverez un reconstructioniste chrétien. Je le sais car j’ai commis l’erreur d’en inviter quelques-uns à des cocktails. Un chef de département d’une université m’a dit qu’il déménageait dans le Mississippi rural où il pourrait mieux recréer le style de vie du Sud d’avant-guerre17, et ses valeurs chrétiennes confédérées. Ça devient très vite très étrange.

18. La National Public Radio est une organisation à but non lucratif et à financement mixte qui produit des programmes à l’usage de ses stations de radio affiliées.

19. Left Behind (littéralement laissés derrière) est une série de romans mettant en scène l’apocalypse biblique dans le monde contemporain. Lire à ce sujet : Une putain assise sur plusieurs eaux.

De peur que les reconstructionistes chrétiens soient sous-estimés, souvenez-vous que ce sont les stratèges reconstructionistes dont l’idéologie furtive à su prendre le pouvoir au Parti Républicain au début des années 1990. Cette prise de pouvoir à l’air plutôt douce à la lumière de l’implantation actuelle des néo-conservateurs chrétiens à la Maison Blanche, au Pentagone, à la Cour suprême et dans d’autres entités fédérales. Les libéraux ont beau pousser des hurlements de protestation, peu comprennent la profondeur et l’ampleur de la prise de pouvoir mise en route par la droite chrétienne. Ils discernent l’odeur mais n’aperçoivent jamais la bête elle-même. Hier j’ai entendu un expert politique de Washington dire sur NPR18 que l’apogée de l’action locale et régionale de la droite chrétienne radicale était une vieille lune de l’ère Reagan. J’ai ri tout haut (c’était un rire amer) et je me suis demandé s’il avait jamais conduit trente bornes à l’est sur la route fédérale 50 jusque dans les banlieues de Maryland en Virginie ou en Virginie occidentale. Le type sur NPR était un parfait exemple du besoin des experts libéraux de se sortir la tête du cul, sortir de la ville, arrêter de naviguer sur l’internet et rencontrer des Américains qui ne leur renvoient pas l’image de leur propre éducation et de leurs propres antécédents humanistes. S’ils le faisaient, ils saisiraient l’importance que le Ravissement a pris dans la politique américaine nationale et internationale. Malgré l’interprétation superficielle par les médias de la portée du Ravissement, c’est sacrément plus que juste deux cents millions de ventes de Left Behind19. Le truc le plus important avec la série Left Behind c’est que, bien qu’elle soit classée comme de la fiction, la plupart des lecteurs fondamentalistes que je connais acceptent la série comme une absolue réalité devant arriver bientôt sur une planète impie proche de chez vous. Ça aide à comprendre que tout est littéral dans l’univers des électeurs fondamentalistes.

Je m’envolerai, ô Seigneur (mais pas toi)

20. Cet index a atteint un plus haut de 182 le 24 septembre 2001, et pourtant nous sommes toujours là…

Oui, quand le Ravissement viendra, les chrétiens avec les bonnes références s’envoleront. Mais toi et moi, cher lecteur, nous serons probablement parmi ceux qui souffriront un tourment de mille ans de furoncles. Alors stockons des antibiotiques, car d’après l’index du Ravissement c’est sacrément proche. Vois toi-même à www.raptureready.com. En partie un truc publicitaire, en partie une obsession fanatique, l’index est une compilation de choses comme les inondations, les taux d’intérêt, le prix du pétrole, l’agitation globale… Tandis que j’écris ceci l’index est à 144, juste un point en dessous de la masse critique20, quand les gens comme nous serons châtiés sous un ciel rempli de chrétiens volants à poil dans une joie délirante.

21. La Terre Promise.

Mais balayer le Ravissement comme si c’était une fantaisie qui-fiche-la-frousse-mais-amusante n’est pas honnête de ma part. Le bagou à trois balles a toujours été mon vice, alors je dois dire ceci : personnellement, j’ai vécu ma vie entière avec le Ravissement en toile de fond. En fait, mon propre père y a cru jusqu’au jour de sa mort, et la dernière fois que je l’ai vu vivant nous avons parlé du Ravissement. Et quand il m’a demandé Seras-tu sauvé ? Seras-tu avec moi sur les rives de Canaan21 après le Ravissement ? j’ai été forcé de feindre d’y croire pour donner du réconfort intérieur à un mourant. Mais c’était le truc spirituel des familles, vivre et mourir, la religion à sa juste place, comme elle est censée être, personnelle et intime — pas politique. Donc, jusqu’à l’avénement de l’influence reconstructioniste chrétienne, je n’avais certainement jamais entendu parlé du Ravissement hors du contexte d’un Texan choisi par Dieu pour préparer son voyage.

Maintenant cependant, cette croyance apocalyptique, vraiment ardente, conduit un régime chrétien américain au service d’un programme grave et démoralisant. Le pseudo-biblique est devenu le plan d’un jeu apocalyptique pour l’action politique terrestre : à savoir, que le Messie ne pourra revenir sur la Terre qu’après un apocalypse en Israël appelé Harmaguédon, que les fondamentalistes promeuvent de toutes leurs forces pour que le Ravissement ait lieu. La première condition était l’établissement de l’État d’Israël. C’est fait. La suivante est l’occupation du Moyen-Orient par Israël en tant que retour dans ses terres bibliques, ce qui dans le grand projet reconstructioniste signifie plus de guerres. Ces conservateurs chrétiens croient que la paix ne pourra jamais mener au Ravissement et empêche effectivement les mille ans de Régne du Christ. Aussi quiconque promeut la paix est un ennemi, un outil de Satan, d’où le soutien fondamentaliste de toutes et n’importe quelles guerres moyen-orientales, dans lesquelles leurs propres gamins meurent d’une mort souvent perçue par les parents chrétiens comme un martyr sacré dans son genre. Il (ou elle) est mort(e) en protégeant les valeurs chrétiennes de ce pays. On entend sans cesse cela de la part des parents de ceux qui ont été tués.

Dans le scénario final du Ravissement les chrétiens sauvés prennent place sur un nuage après le long flottement ascendant, d’où ils contemplent un Jésus Rambo annihiler les restes de la race humaine. Ensuite dans une opération de serpillage par Dieu, les juifs sont aussi annihilés, exceptés quelques-uns qui se convertissent au christianisme. Le messie revient sur la Terre. Fin de l’histoire. Incidemment, la version musulmane, j’ai été surpris récemment de l’apprendre, est presque exactement la même, mais avec les musulmans assis sur les nuages.

22. En référence à la Genése.

Si nous sommes une nation chanceuse, on se souviendra de cette période de l’histoire américaine juste comme un autre moment très sombre à travers lequel on aura réussi à passer. Autrement, on frissonne de penser à l’issue logique. Pas étonnant que la gauche soit déprimée. En attendant nos meilleurs penseurs à gauche nous demandent de considérer notre perpétuelle guerre impériale américaine comme une guerre militaro-industrielle fasciste, et en effet c’est cela aussi. Mais des dizaines de millions de chrétiens américains travailleurs et consciencieux y voient bien plus que cela. Ils voient une guerre contre tout ce qui est non-biblique, dont le but est la conquête complète du monde ou, dans la terminologie chrétienne, le dominion22. Ils n’auront rien de moins que l’inévitable victoire que Dieu a promis à ses nouveaux élus, d’après les maîtres reconstructionistes du royaume caché. Tant pis pour les juifs, ils ont raté leur chance. S’il faut pour cela la guerre perpétuelle, et bien qu’elle soit perpétuelle. Après tout, la guerre perpétuelle est exactement ce que la Bible promet. Que cela nous plaise ou non, c’est la réalité (ou l’irréalité prévalente) à laquelle nous faisons face. Les élections de 2004, quelque soit leur résultat, ne changeront pas cela. Ni n’améneront les toujours tolérants libéraux à reconnaitre ouvertement ce qui se passe vraiment dans ce pays, la chose qui s’est construite depuis très, très longtemps — une guerre sacrée, un jihad chrétien secret pour le controle de l’Amérique et du monde entier. Des millions d’Américains sont sous le charme d’une extraordinaire psychose de masse.

Pardonnez-moi, mais que la tolérance religieuse soit maudite. Quelqu’un devait le dire •