Fils d’un dieu ouvrier

Se lâcher et s’abrutir au bistrot Chez Burt

Par Joe Bageant

Trop d’éducation publique ne fait que rendre les travailleurs irritables et insolents.
Harry Flood Byrd, sénateur de la Virginie

1. Mayberry est la ville imaginaire où se déroulait un feuilleton de télévision très populaire dans les années 60. C’est le cliché de la petite ville rurale.

2. Le crack est un dérivé de la cocaïne particulièrement ravageur.

3. Dans le texte, Joe Bageant emploie l’expression Bible thumpers qui évoque le geste de taper de la main sur une bible pour appuyer un prêche.

Ma ville natale est l’un de ces bourgs pourrissants de la côte est qui fait se demander aux gens de passage : Qu’est-ce que c’est que ça ? Mayberry1 aux États-Unis sous crack2 ? Le centre-ville vieux de deux-cent-cinquante ans est un caillot infectieux de maisons délabrées découpées en appartements et en commerces merdiques. Son pourtour de banlieues est la balafre hideuse typique de l’enfer commercial, un assortiment stupide agglutinant marchands de pneus, asphalte sinistre, gargotes et concessions automobiles, du genre qui fait des États-Unis l’un des pays les plus moches sur Terre. Un panneau dans la bande centrale de cette balafre proclame que Winchester est officiellement une ville purement américaine. À son crédit en tout cas, la ville a bien cette sorte particulière de sordide que l’on ne trouve que dans le sud américain. Elle pourrait même être considérée comme bizarrement pittoresque dans la manière des Études sur l’Amérique, avec ses personnages sévères sortis des Raisins de la colère et ses ressasseurs de bibles3 glaçants et bien récurés. La beauté étant dans l’œil de l’observateur, notre chambre de commerce locale l’appelle la Winchester historique en Virginie. Mais beaucoup d’entre nous qui ont grandi ici l’appellent Biteville ; si vous êtes né et que vous avez été élevé ici vous êtes probablement baisé dès le départ.

Face à la vie dans une telle ville, il n’y a qu’une solution. La bière. Alors je suis assis au bistrot Chez Burt (le nom est changé au cas ou quelqu’un du coin trouverait ceci sur l’internet, puis convaincrait Burt qu’il peut me poursuivre pour diffamation). Chez Burt est un débit de bière le midi et après le travail, la tanière de la classe laborieuse de droite, ainsi que de l’alignement standard de soûlards poissards des petites villes et d’une paire du genre milicien. À la table du bout est assis un gros type portant un maillot où on lit : Un million de femmes battues dans ce pays et je mange la mienne nature ?! Que ce ne soit pas considéré comme particulièrement offensant chez Burt dit tout ce qu’on a besoin de savoir sur la sensibilité culturelle et sexuelle de la clientèle. Et le fait que ce camarade — que je connais depuis le lycée et dont le nom est Pooty — vote est probablement quelque chose que j’aurais peur d’envisager, si la bière américaine bon marché n’était un tel palliatif aux pensées anxieuses ce soir.

Tous les clients chez Burt adorent George Bush. Ils vénèrent George Bush. L’une des raisons est que George Bush s’en torche. Quand ses détracteurs montrent la supercherie des armes de destruction massive, il s’en torche. Quand les journaux du monde entier suggèrent que Bush est peut-être la plus grande menace internationale aujourd’hui, Bush s’en torche. Cela lui donne de la crédibilité parmi ces gens que, pour le meilleur ou pour le pire, je dois appeler les miens. Pourquoi ne devraient-ils pas se torcher de l’opinion internationale ? Après tout, tel que présenté par les médias, le monde extérieur est un terrain complètement mauvais — une région inférieure de l’heure des informations, de laquelle des enfants kamikazes fondent sur nous en une marée qui ne sera arrêtée que par un bon vieux pilonnage américain avec les plus grosses bombes à péter les couilles que nous pourrons rassembler. Alors Bush sonne juste quand il dit : Nous n’allons pas rompre et courir. Et quand Bush ricane : Qu’ils viennent !, il sonne même encore plus juste. Sonner juste c’est tout quand on ne connaît rien à rien. Voici leur univers politique, dont je suis sûr que vous avez déjà entendu parler mais c’est toujours mieux de garder le crottin en un seul tas :

Les musulmans sont décidés à nous tuer. Alors il faut qu’on les tue les premiers.

4. Il est indispensable lorsqu’on lit des textes politiques américains de garder à l’esprit que le mot liberals y désigne, à l’inverse de l’usage français actuel, des gens de gauche. En revanche, les gens que nous appelons libéraux ou ultra-libéraux sont en Amérique des neo-conservatives (parfois abrégé en neo-cons). L’usage américain a été transposé ici car il rend une meilleure justice à l’étymologie. De plus, l’appellation neo-cons a aux oreilles françaises des résonances si flatteuses que nous pourrions bien finir par l’adopter.

Les démocrates, un parti de lopettes libérales4 soutenu par les Noirs des ghettos, les professeurs d’université communistes et les syndicats adossés à la mafia, ont laissé le 11 septembre se produire.

Le monde nous hait parce nous sommes riches.

Les Français mangeurs d’escargots et hébétés de vin sont un tas de femmelettes rancunières, ingrates qu’on ait sauvé leur cul lors de la Seconde Guerre mondiale.

Et voilà. C’est la sagesse commune. Si elle semble trop commune pour être crédible, alors vous n’avez jamais vécu dans le sud américain.

Une telle ignorance peut être amusante à observer, mais si on y pense, c’est le genre de trucs viraux qui a bouffé une grande part de la capacité de penser de la société américaine et sa capacité à faire plus que seulement réagir à la propagande, ou au prix de l’essence, ou à de fausses représentations qui sonnent juste. Et si vous êtes un libéral, vous allez affronter ces gens au scrutin de novembre. Il y en a beaucoup, pas tous aussi bornés que la foule chez Burt c’est sûr, mais néanmoins un très grand nombre du même milieu politique et économique.

Ce sont les travailleurs qualifiés et semi-qualifiés, les gens sans diplôme universitaire (dans cette ville, près des deux cinquièmes des adultes actifs n’ont même pas un diplôme de niveau lycée), certains réfléchis et autodidactes, les autres non. Ils représentent cinquante-cinq pour cent de tous les électeurs. Beaucoup sont les inexplicables travailleurs masochistes qui ont voté pour les néo-conservateurs républicains en 2000. Peu importe que la politique économique de Bush soit la raison pour laquelle tant d’entre eux boivent des bières courtes ce soir, ou que son plan d’imposition les aient rendus plus pauvres et les riches plus riches. Ils l’ont approuvé simplement parce que ça s’appelait une réduction d’impôts, et parce que beaucoup d’entre eux avaient besoin de leur deux-cent dollars de miettes de déductions de ce goinfre fédéral pour finir de payer la facture de chauffage de l’hiver dernier. Par n’importe quelle estimation réaliste, presque tout le monde chez Burt est un travailleur pauvre. Ils ne l’admettront jamais. Et les directives gouvernementales ne les reconnaissent pas comme tels. Mais aussi longtemps que l’administration actuelle inférera que les gens comme eux sont des héros (ils s’identifient fortement aux pompiers, à police-secours et aux soldats en Irak) ils n’auront pas besoin d’une puante justice économique. D’après un récent sondage Roper, quarante-neuf pour cent des Américains dans cette classe économique voteront pour George Bush en 2004. Ici chez Burt c’est probablement cent pour cent. Évidement, je n’ai aucune prétention à l’humilité libérale ou à la sensibilité. Alors si vous ne voulez pas appeler la bêtise bêtise quand vous la voyez, vous voudrez peut-être arrêter de lire à partir d’ici.

5. Il s’agit en fait de Mogen David 20/20, une gamme de vins aromatisés par divers fruits.

Ce dont ces gens ont vraiment besoin c’est que quelqu’un dise à haute voix : Bon maintenant regardez un peu par là ! Vous êtes plus bêtes qu’un sac de marteaux et vous devriez vous faire une éducation pour que vous ayez une demi notion de ce qui est en train de se passer. Quelqu’un m’a dit ça une fois et, avec le conseil de ne jamais mélanger le Mad Dog 20/205 avec le whisky, c’est le meilleur que j’ai jamais reçu. Mais personne en Amérique ne va dire une telle chose à haute voix parce que ça sonne élitiste. Ça sonne anti-américain et antidémocratique. Ça pourrait aussi vous valoir un nez cassé dans certains endroits. Dans un ersatz de démocratie qui maintient la fiction populaire nationale que tout le monde est égal, il est inacceptable de dire que, bien que nous puissions avoir tous des droits constitutionnels égaux, nous ne sommes pas égaux. Il faut au moins un effort vers le progrès personnel juste pour arriver à la ligne de départ de l’égalité socio-économique, plus un effort continu de s’informer, si on veut fonctionner en Amérique de nos jours.

6. La faute d’orthographe est fidèle au texte.

7. Newsmax est un mensuel et un site internet d’information explicitement orienté à droite.

8. Le Parti Républicain est surnommé Grand Old Party, le Grand Vieux Parti.

Alors pourquoi les miens sont-ils si imperméables à l’information ? Bon Dieu, grâce à leurs gamins, la plupart de ceux que je connais ont l’internet. Et bien, je peux dire que le vaste royaume de l’internet est accessible à tous, y compris les gens actuellement non-informés. Je peux aussi dire qu’un doryphore peut tirer une balle de coton de ma maison à la votre. Mais ça n’en fait pas une vérité, ni pour l’internet ni pour le doryphore. Ma foi dans la démocratie de l’information de l’internet s’est étiolée quand j’ai suggéré à un ami menacé d’expulsion qu’on gougueule les droits des locataires pour voir ses options, et que je l’ai vu taper locatéres6 virés. Et ensuite, quand on est tombé sur la banderole d’un site qui disait : Jennifer lèche le braquemard du grand mec, on a tous les deux comme dévié. Pourtant deux semaines plus tard il avait trouvé Newsmax7 et appris comment le mettre dans les signets. Parfois je pense que le GOP8 émet une phéromone spéciale qui attire les imbéciles et l’argent.

Pooty, comment qu’on est devenu si bêtes ?

9. Dans le texte : working stiffs. Littéralement, stiff signifie : raide, gourd. Dans cette expression l’adjectif évoque des gens ordinaires et ennuyeux.

Malgré les apparences, nos mamans ne nous ont pas fait tomber sur la tête. Ce que j’observe chez Burt avec des sentiments si mélangés d’humour et d’outrage, c’est le système de classe non-reconnu de l’Amérique à l’œuvre. Dire que notre système de classe et ses timoniers du GOP tondent les pauvres et les classes laborieuses de toute opportunité c’est comme dire qu’une pute à quarante dollars volera presque toujours votre porte-monnaie en sortant de la chambre du motel. Tout le monde sait cela. Cependant personne d’autre que la prétendue extrême gauche ne parle jamais de la façon extrêmement localisée et pas si gentille dont les villes petites et moyennes comme Biteville sont importantes pour la machinerie du capitalisme américain. C’est là que les premiers vols sont commis, où les premières agressions ont lieu. Où les premiers dollars et les premières opportunités sont exprimés des besoins élémentaires des composants humains de la machine, aussi connus sous le nom de laborieux9. Les villes du sud comme Biteville sont parfaites pour l’observer clairement car ici ça se manifeste en haute-définition, en crachats mouchetés de couleurs vives. Ce cochon ne porte pas de rouge-à-lèvres.

La vie et la culture intellectuelle des gens qui travaillent le plus dur dans ces villes ne sont pas seulement limités par la petitesse de la société dans laquelle ils sont nés. Ils sont intentionnellement maintenus en esclavage par un réseau local de familles cossues, de banquiers, de promoteurs, d’avocats, et d’hommes d’affaires dont l’intérêt est d’avoir une main d’œuvre pas chère, pas contestataire, et obéissante. Ils investissent dans le développement d’une telle main d’œuvre en n’investissant pas (si ça ce n’est pas faire de l’argent avec du vent !) dans l’éducation et la qualité de vie de quiconque sauf les leurs. Cela veut dire une imposition faible, peu ou pas de réglementations locales, pas de syndicats, et une chambre de commerce racoleuse comme un essaim de putes, accueillant la nouvelle usine d’acide pour batterie, polluante et sans syndicat. Au diable la pollution. On va vendre de la propriété, on va larguer de l’immobilier aujourd’hui les potes ! Gros entrepreneurs, agents immobiliers, avocats, tout le monde prend une part, sauf le crétin peu éduqué et pas syndiqué qui sera employé au rabais par l’usine d’acide.

10. Best Western est la plus grande chaîne hôtelière du monde, la moitié de ses établissements sont aux États-Unis.

En même temps, et c’est plus important, ce cartel commercial — et il faut l’appeler comme cela — contrôle la plupart des mandats électifs et des conseils municipaux. Incidemment, cela donne quelques scénarios civiques ridicules : quand les éducateurs de notre ville ont décidé de tenir une conférence sur les futurs emplois de notre jeunesse, le principal orateur était le PDG d’une usine d’équarissage locale… une vaste installation puante qui réduit des bêtes écrasées et des huiles de friture usagées en un truc visqueux qu’ils mettent dans l’alimentation animale. Il a eu une ovation debout de la part du comité scolaire et des principaux vendeurs de cornichons du centre-ville. Pas une âme dans cette salle des animations du Best Western10 n’a pensé que c’était ironique. Si vous pensez que j’insinue que l’ignorance le-p’tit-oiseau-dans-la-boue des gens comme ceux chez Burt a été institutionnalisée et cultivée, vous avez raison.

11. Dans le texte : a bootstrap is just another strap. Un bootstrap est un tirant de botte, c’est à dire une bande de cuir sur laquelle on tire pour se chausser. L’expression américaine se hisser par les tirants de botte est la métaphore d’une ascension sociale due à ses seuls efforts personnels. Le mot strap désigne une bande de tissu, de cuir ou d’un matériau flexible, mais aussi la punition corporelle infligée avec une lanière de cuir ou une ceinture.

Un tirant de botte est juste une autre lanière11

Quiconque croit vraiment que tous ces pauvres nœuds de travailleurs peuvent battre ce système et se hisser par les tirants de botte est soit un idéologue néo-conservateur, soit un enfant de l’avantage. La plupart des lecteurs de cet article ont probablement fait des études supérieures. Parce que vingt-cinq pour cent seulement des Américains obtiennent un diplôme universitaire, nous sommes les enfants de l’avantage, même si nous l’avons eu par la manière dure. Ça ne donne peut-être pas l’impression d’avoir une longueur d’avance sur la majorité, mais si on laisse tomber l’internet pour un moment et qu’on passe juste une journée à rouler dans les villes et les quartiers déplaisants qu’on évite, ceux où les services d’encaissement de chèques et les prêteurs sur gages fleurissent, ça devient évident. Je parle de l’Amérique profonde qui est censée n’être que lucioles d’été et saucisses sur le grill.

12. Homer Simpson est un personnage de dessin-animé, le symbole même du travailleur pauvre, bête et gras.

13. Le Bureau of Labor Statistics est le principal organisme fédéral produisant des statistiques sur l’emploi.

J’admets qu’à de nombreux endroits il existe encore une vraie classe moyenne en col bleu — tout comme le syndicalisme existe encore. Mais les deux ont été substantiellement dégorgés par les assauts répétés des républicains (et pas qu’un peu par les démocrates). Les deux sont dans les cordes comme un vieux boxeur à la gueule écrasée encaissant les coupures au visage et l’éclatement des vaisseaux oculaires sans arbitre pour venir arrêter le carnage. Le mythe américain du tirant de botte est juste un autre coup de lanière qui fait conclure intérieurement aux travailleurs pauvres qu’ils doivent être inférieurs d’une certaine façon, étant donné qu’ils n’ont pas l’air de pouvoir l’appliquer à leur vie. Bon Dieu Homer12, si les immigrants niakoués peuvent monter une affaire à eux avec succés, pourquoi t’arrives pas à suivre avec les traites de ton camion ? (Réponse : parce qu’il n’a pas de fichu assurance maladie et que les frais médicaux de sa famille le laissent fauché.) Aujourd’hui, même selon les chiffres embellis du gouvernement, un tiers des Américains actifs gagnent moins de neuf dollars de l’heure. D’ici une décennie, cinq des dix boulots en plus forte croissance seront non-qualifiés, des farces en cul-de-sac pour la prochaine génération — ils seront principalement vendeurs, caissiers et vigiles, d’après le Bureau des Statistiques du Travail13.

14. La loi fédérale No Child Left Behind initiée par George Bush en 2001 vise à améliorer l’enseignement primaire et secondaire. L’une des principales mesures consiste à conditionner le versement des subventions du programme au résultat de chaque école.

15. Il s’agit essentiellement d’évaluer chaque enseignant aux résultats de ses élèves.

Certains d’entre nous sont nés fils d’un dieu qui trime, en comprenant complètement que la vie n’a jamais été faite pour être facile. Mais au moins on pouvait toujours croire que nos gamins avaient la possibilité d’avoir une autre vie. Ces temps-ci, il est plus difficile de croire ça. Permettez-moi cette simple observation sur ma propre vie : je suis tout à fait certain que si j’essayais d’aller à l’université aujourd’hui avec les notes médiocres que j’avais, et ni bourse familiale, ni maison à ré-hypothéquer, je n’arriverais pas aussi loin que je suis parvenu. Il y avait des bourses d’étude, des prêts et des programmes d’aide en veux-tu en voilà, et une éducation au lycée qui préparait plus ou moins à l’université. Ça ne veut pas dire que la division de classe n’était pas un fossé raide et laid à l’époque. C’en était un. Mais c’est un canyon absolu maintenant et il s’approfondit. Il n’y a qu’à examiner le programme sans budget Aucun enfant laissé derrière14 où l’escroquerie de laresponsabilisation des professeurs15. Quand il est devenu évident que Johnny est maintenant tellement bête qu’il ne peut pas vider une botte de pisse avec les instructions en dessous — en supposant qu’il puisse même lire les instructions — le régime actuel a eu vite fait de lever un détachement pour passer à tabac la vieille maîtresse, puis il a repris le vol des budgets d’éducation pour le compte des riches. Les dirigeants néo-conservateurs comprennent très bien que l’éducation a un effet libérateur sur la société. Pour l’instant ils échafaudent des méthodes pour détourner les ressources vers ces médersas américaines, les écoles fondamentalistes chrétiennes, une façon sûre de rendre les masses encore plus stupides s’il en est. Est-il étonnant qu’un sondage Gallup nous apprenne que quarante-huit pour cent des Américains croient que Dieu a craché dans ses grosses pognes et fait l’univers en sept jours ? Seulement vingt-huit pour cent des Américains croient à l’évolution. Il n’est pas accidentel que ce nombre corresponde grossièrement au nombre de diplômés de l’enseignement supérieur. Alors conseillons aux libéraux de garder leur dépression et la bonne bibine pour plus tard, quand les choses vont empirer.

Un laïus final de coco

Si le marteau grossier avec lequel j’ai rebattu à mort le sujet de l’éducation-comme-ultime-solution n’a toujours pas laissé sa marque, permettez-moi encore une observation. Beaucoup de gens lisant ceci ont financé les études de leurs enfants par des secondes hypothèques. Les travailleurs pauvres n’ont pas cette option. (Bien que l’université soit discutable de toute façon si vos gamins sortent de lycées où l’on pense que H2O est une chaîne du câble.) Ils sont locataires jusqu’à leur mort, sans possibilité de transmettre de la richesse accumulée sous forme de parts d’une maison — ce qui est la manière de faire de beaucoup de familles dans ce pays — à leurs enfants. Alors au fil des générations ils restent coincés ou perdent du terrain. Et restent bêtes, et boivent de la bière chez Burt, et votent républicain parce qu’aucune voix réellement libérale, du genre qui dit la vérité la plus fondamentale et la plus indéniable, n’entre jamais dans leur vie. Mais elle pourrait. J’ai à l’occasion trouvé chez Burt des oreilles d’accord avec tous les arguments ci-dessus.

16. Aspen est une ancienne ville minière du Colorado devenue une station de ski huppée.

Quand l’administration actuelle aura fini de piller le bien public, elle donnera à l’extorsion de l’ère Reagan l’allure d’un bal de charité. C’est une donnée. Il faudra qu’on l’avale entièrement. Ensuite ce sera aux vrais libéraux, et je ne parle pas de ceux dans le genre du Parti Démocrate, de réparer les dégats pendant les décennies à venir. En supposant que nous puissions dé-élire Bush, et en supposant que nous puissions durer cette fois. Nous ne pouvons pas compter sur une autre décennie à la Clinton, de prestidigitation du libre marché. Nous ne pouvons pas non plus nous résoudre à des programmes fédéraux concoctés par le Parti Démocrate qui saupoudrent de l’argent aux citoyens marginalisés, puis les renvoient sans plus d’éducation que Dieu n’a donné à un biscuit détrempé pour qu’ils soient hypnotisés par l’achat de la nouvelle bagnole quatre-quatre de General Motors ou qu’ils meurent dans les guerres du pétrole qui arriveront sûrement. Tout le monde devra être plus intelligent, s’il doit y avoir n’importe quel genre d’avenir pour quelqu’un d’autre que les riches, qui d’ici là se seront débrouillés pour s’échapper à Aspen16, ou dans le désert, ou le sud de la France, ou n’importe quel endroit où s’échappent toujours les princes voleurs. Ils ont le choix du lieu, mais nous nous serons coincés ici. Ensemble.

17. Les yeomen étaient en Angleterre des paysans propriétaires, roturiers mais économiquement libres. Le yeoman était l’idéal du citoyen selon Thomas Jefferson.

L’une des rares bonnes choses quand on vieillit, c’est qu’on peut se souvenir de ce qui par ailleurs semble avoir été volontairement effacé de la mémoire nationale. Il y a quarante ans tout les hommes de bonne volonté étaient d’accord pour que chaque citoyen ait le droit à une éducation gratuite et crédible. La manifestation du plein potentiel de chacun était considérée comme un objectif national. Maintenant on en est venu à appeler cela des idées irréalisables. (Peut-être même carrément communistes, Pooty.) Mais sur le long terme, ce sont les seules choses qui nous sauveront tous, car si le travailleur n’a point de frère, alors nul homme n’en a. Ce sont les seules choses qui nous ramèneront à cette notion de bonne liberté du yeoman17, à laquelle nous avons toujours fait au moins semblant de croire, et vers laquelle nous devrions tâtonner même, et peut-être particulièrement, dans ces temps assombris. Non, cela n’arrêtera pas le chauvinisme va-t’en-guerre de notre nation dévoyée. Rien d’autre que des millions de gens descendant dans la rue ne peut faire cela. Mais cela nous fera faire un long, long chemin vers l’assurance qu’il ne se reproduira jamais. •