Notre président est-il cinglé ?

Les gens ordinaires commencent enfin
à se le demander, mais est-ce important ?

Par Joe Bageant

Si l’on met des grenouilles vivantes dans une bouilloire d’eau froide sur le feu, puis qu’on élève la température très lentement, les grenouilles finissent par bouillir à mort sans chercher à s’échapper, à ce qu’on prétend. Je ne sais pas si c’est vrai, mais cela semble l’analogie parfaite, sinon éculée, pour ce qui se passe autour de nous en Amérique. Mon avis est que les grenouilles sont presque à moitié cuites. N’ayant jamais cuisiné de grenouilles ou vécu dans un État fasciste, je ne suis pas un juge expérimenté de ces choses, mais je suis tout à fait sûr que le résultat final de l’un ou de l’autre n’est en aucune façon désirable pour les grenouilles ou pour les êtres humains.

1. Les États rouges sont les États votant majoritairement pour le Parti Républicain, les États bleus sont les États votant majoritairement pour le Parti Démocrate.

Je remarque cependant que certaines grenouilles deviennent très rouges1. Ici, aux États-Unis, il y a maintenant une tendance à porter du rouge le vendredi en protestation silencieuse contre la junte de Bush. À ce qu’il paraît, c’est sur le modèle d’une pratique de 1940 des citoyens de la Norvège occupée par les nazis, bien qu’il soit difficile d’imaginer pourquoi des Norvégiens opprimés feraient quoi que ce soit qui les fasse remarquer par leurs oppresseurs. Néanmoins, légende urbaine ou pas, c’est partout sur l’internet et on peut supposer que pas mal de gens de la côte gauche portent du rouge. À présent c’est probablement déjà dépassé là-bas.

Pas autant ici, dans la région de Washington DC, où nous avons toujours réfléchi à deux fois avant d’exprimer du dissentiment avec n’importe quelle administration, étant donné que le gouvernement domine l’emploi et beaucoup d’autres aspects de notre vie, directement ou indirectement. Si votre employeur ne vend pas quelque chose au gouvernement, votre conjoint travaille peut-être dans une agence fédérale, etc. Les opinions politiques influent sur les choses au travail, et il est habituellement préférable de les garder pour soi. Mais ces temps-ci nombre d’entre nous ressentent quelque chose de plus étrange que la continuation de la politique à Washington — une atmosphère invisible, la plupart du temps inexprimée, mais assurément ressentie de peur sinistre.

Il fait frisquet ici, ou est-ce le regard torve d’un fou ?

2. Il est indispensable lorsqu’on lit des textes politiques américains de garder à l’esprit que le mot liberals y désigne, à l’inverse de l’usage français actuel, des gens de gauche. En revanche, les gens que nous appelons libéraux ou ultra-libéraux sont en Amérique des neo-conservatives (parfois abrégé en neo-cons). L’usage américain a été transposé ici car il rend une meilleure justice à l’étymologie. De plus, l’appellation neo-cons a aux oreilles françaises des résonances si flatteuses que nous pourrions bien finir par l’adopter.

Et pourtant la côte est a toujours été plus réprimée que l’ouest. Alors si vous mentionnez en courtoise compagnie comme notre régime politique actuel semble effrayant, la plupart vous regarderont comme si vous étiez fou, ou peut-être même exploseront-ils en une défense fanatique de George W. Bush, auquel cas vous saurez que vous avez appuyé sur le bouton d’un néo-conservateur. Seule une minorité ici discutera ouvertement des parallèles glaçants que les gens informés voient dans la junte de Bush avec l’ascension de l’Allemagne nazie. Ceci en partie parce que les libéraux2 les plus hystériques ont abusé à mort de cette analogie depuis le début de cette administration, avant qu’il y ait beaucoup de preuves ; aussi cela est considéré comme passer les bornes dans les cercles intelligents et modérés.

C’est en train de changer lentement je crois, parce qu’il devient évident maintenant que George W. Bush n’est pas simplement bête — il pourrait bien être cinglé. Chaque jour ses actions ressemblent davantage à un esprit authentiquement dérangé et dangereux au travail. Ce n’est pas exactement une nouvelle pour ceux d’entre nous qui ont lu la même observation il y a longtemps sur l’internet, ou dans des livres récemment publiés à cet effet. Mais ce qui est une nouvelle, c’est que les têtes de nœuds apolitiques ordinaires en col blanc, les tribus maussades de navetteurs dans les banlieues et les villes excentrées, commencent à le murmurer entre eux. Alors, peut-être qu’ils commencent à se demander plus ouvertement si notre commandant en chef est un siphonné bon à enfermer — et s’il l’est, quel genre de cinglé peut-il bien être — et à le faire dans un langage que les gens moyennement lettrés peuvent comprendre sans embrasser entièrement la cosmologie jungienne ou plonger dans les profondeurs turgides de Freud. En appelant de nombreux amis psychiatres, j’ai appris qu’il était considéré comme non éthique pour des psychiatres diplômés de commenter publiquement l’état mental d’un président américain, et je ne peux pas dire que je sois en désaccord avec cela. Mais l’esprit du type qui a maintenant un doigt sur le bouton rouge nucléaire et l’autre dans le nez est une affaire dont on devrait parler et dont on est en train de parler, et que je sois damné si je l’évite. Alors nous allons devoir prendre le relais et croiser les doigts.

Restons simples : la stupidité seule n’explique pas la conduite de George Bush — particulièrement quand sa conduite correspond si bien à des pathologies connues. Par exemple, si un citoyen ordinaire se croyait dirigé par Dieu pour attaquer les gouvernements là où la Bible s’est passée, tel que George Bush a décrit une fois le Moyen-Orient, ou pensait qu’ordonner l’exécution d’un criminel est à mourir de rire, ou voyait tous ceux qui sont en désaccord avec lui comme des agents du Diable, il ou elle serait placé sous un traitement lourd, au strict minimum. Bon Dieu, on m’a filé des médicaments pour beaucoup moins que ça.

3. Dans le texte : malignant narcissism. L’adjectif malignant peut se comprendre à la fois comme malveillantmalfaisant, et dans un sens médical commevirulentmalin.

Un gars nommé Paul Levy en Floride a fait circuler un courriel appelant la condition de Bush du narcissisme malin3. En tant qu’enthousiaste intermittent pour Jung et Freud, cela m’a naturellement intéressé, et après avoir raclé ce dont je me souvenais des cours de psychologie, quelques livres (et, oui, après un long tour en thérapie moi-même), ses observations semblent au moins un peu perspicaces. À défaut d’autre chose, il nous a donné des termes et des contextes dans lesquels envisager ce qui se passe. Des contextes que nous n’entendrons ni ne verrons jamais dans les médias.

D’après Levy, la conduite de Bush serait normale pour un narcissique malin qui se retrouverait avec le genre de pouvoir qu’a le président des États-Unis. Le narcissique conclurait qu’il est divinement inspiré par Dieu et verrait son commandement de la plus puissante armée du monde et de sa plus riche nation comme la preuve que Dieu bénit ses efforts. D’une certaine façon cela fait de lui un Américain moyen. Grâce à nos débuts puritains, nous croyons depuis longtemps que le pouvoir et la richesse sont des manifestations de la préférence de Dieu pour un individu ou une nation, et malheureusement nous tendons à agir selon cette hypothèse mystique. Que nous soyons en train de sauver le monde du communisme en tuant des Asiatiques du sud-est ou d’assassiner secrètement le président gauchiste démocratiquement élu d’un pays d’Amérique latine, cela est vu comme libérer la planète des méchants ogres que les Américains voient partout, mais qui émanent de notre propre psyché nationale. Le monde étant imparfait, la quête de l’Amérique pour le rendre parfait en détruisant tout ce qu’elle considère comme impur ne peut mener qu’à beaucoup de destruction dans le monde, bien sûr. Cela comporte aussi une vilaine ressemblance à l’obsession nazie de la purification.

4. Karla Faye Tucker, condamnée à mort en 1984 pour avoir participé à un cambriolage meurtrier, s’est vue refusée la commuation de sa peine en prison à perpétuité par George Bush, alors gouverneur du Texas. Malgré le soutien de personnalités nationales et internationales (jusqu’au pape Jean-Paul II), et du directeur de sa prison, Karla Faye Tucker a été exécutée en 1998. Au sujet de la saillie de George Bush à laquelle Joe Bageant fait allusion, le journaliste Tucker Carlson raconte : Je dois avoir l’air choqué — ridiculiser la supplication d’un prisonnier condamné qui a depuis été exécuté semble bizarre et cruel — car il cesse immédiatement son petit sourire satisfait.

Une autre caractéristique du narcissisme malin est, dit-on, un quasi ou absolu manque de compassion. Aussi, quand George Bush a ri et s’est moqué de la supplique de dernière minute de Karla Faye Tucker4, qu’il avait envoyé à la chambre d’exécution au Texas (Oooh, je vous en priiiie, ne me tuez pas !, avait-il imité en un couinement dédaigneux dans une émission de plateau conservatrice), il n’avait pas idée que les gens plus sains ne trouvaient pas cela drôle. On me dit que c’est une caractéristique des narcissiques malins de ne pas ressentir le moindre remords. Nous pouvons également supposer que la mort des soldats américains aussi a peu d’effet sur lui, bien qu’il doive faire semblant devant les caméras.

Gratte-culs + Dieu = drôle d’époque en effet

Bush ne correspond pas à notre image du fou hystérique exhortant une nation dans une voie mégalomane vers l’horreur. En fait, la plupart des Américains, et c’est très compréhensible, préféreraient prendre une bière et regarder un match avec George Bush plutôt qu’avec, disons Al Gore. Ce qui veut dire que George Bush a ce que les stratèges de campagne appellent l’attrait du gratte-cul auprès du pékin moyen. Il semble aussi avoir un effet hypnotique sur les Américains conservateurs qui est totalement inexplicable pour le reste d’entre nous. Il peut mentir, puis mentir sur le mensonge, puis tout sauf admettre qu’il a menti et ils accourent toujours et tombent comme le blé devant la faucille.

Je pense que c’est la puissance de l’illusion (ayant quelques fois illusionné des ex-épouses, des patrons et le fisc moi-même), celle de Bush et notre illusion nationale. Dans son illusion personnelle Bush est si convaincu de ses propres paroles qu’il semble très convaincant pour les autres. Il est très séduisant pour le concept qu’ont la plupart des Américains d’eux même en tant que nation. Pour eux il semble être le premier président depuis longtemps à affirmer ce qui est bien en Amérique, et cela particulièrement en suivant un président qui était considéré comme rusé et gardait une femme sous son bureau (ce qui frappe certains types grossiers parmi nous comme étant sacrément rusé si on ne se fait pas pincer). Bush a du charisme pour ceux qui croient que le monde est un sale endroit et que les considérations plus subtiles ne font que gêner. Particulièrement les conservateurs craintifs, opérant toujours sur une politique de pénurie, craignant de perdre ce qu’ils ont gagné matériellement, ceci étant les valeurs opérationnelles au cœur du conservatisme standard. Les néo-conservateurs, bien sûr, sont prêts à vous tuer pour l’obtenir, en premier lieu.

5. Lire à ce sujet : Une putain assise sur plusieurs eaux.

6. Newsweek est le second magazine hebdomadaire aux États-Unis derrière Time.

7. Karl Christian Rove est le principal conseiller politique de George Bush.

Si Bush a donné aux conservateurs des raisons de se réjouir, il a donné aux fondamentalistes chrétiens une érection absolue. Avec des larmes de joie et des louanges, ils l’ont accueilli comme leur sauveur national longuement attendu, et si le concept de narcissisme malin est juste, à peu près la seule chose qu’un narcissique trouve plus attrayant que d’être président c’est d’être le messie. Alors, main dans la main, Bush et ces soldats chrétiens, drapés dans l’infaillible justesse de leur projet — une Amérique ultra-fondamentaliste dominant un monde martelé (bombardé si nécessaire) à l’image d’elle-même5 — ils avancent en rangs serrés d’hoplites. Bush pose devant des toiles de fond qui rendent les halos du sceau présidentiel aussi semblables au Christ que possible. La multitude adorante ne manque pas d’être proprement inspirée, malgré son strabisme mi-clos congénital. Même sans théorie psychologique du narcissisme, toute l’idée de masses chrétiennes extatiques décelant un halo autour de la tête de Bush dans Newsweek6 semble un peu dingue à première vue, bien que cela doive faire pisser Karl Rove7 de joie dans son pantalon, dans ce quartier général de campagne appelé la Maison Blanche.

8. Le résultat des élections présidentielles de 2000 s’est joué sur le recomptage partiel des votes dans l’État de Floride, alors gouverné par John Ellis Bush, frère du candidat George Walker Bush.

9. L’American Civil Liberties Union est une importante organisation non gouvernementale dont le but est de défendre les droits des individus aux États-Unis.

Voici maintenant l’analogie avec Hitler, et que je sois damné si je m’excuse pour ça : tout comme Hitler touchait une corde sensible dans l’inconscient allemand, Bush touche quelque chose dans l’inconscient américain. Que ce soit une manifestation de notre état mental national, ou que nous soyons les agents involontaires du sien peut être discuté. Cela semble certainement symbiotique. Nous l’avons bien élu pour une raison, et l’histoire s’en souviendra probablement comme d’une raison pas très belle, notre comportement national étant similaire de façon démoralisante à l’Allemagne d’avant guerre. Pourquoi tant d’Américains normaux, présumés décents, soutiennent des actions démentes telles que la guerre en Irak, d’étranges prisons de cages en grillages hors du territoire, à Cuba, la propre admission du gouvernement des dizaines de prisons secrètes autour du monde, ou l’opposition obstinée au tribunal international pour les criminels de guerre et les nettoyeurs ethniques ? Personne ne trouve cela étrange ? En fait, personne ne trouve-t’il étrange que deux Bush aient été élus président si près l’un de l’autre, le père étant moins que doué, et le fils aussi inutile que des nichons sur un verrat ? (Sauf pour s’échapper de ses nombreuses affaires ratées avec des tas de pognon, plutôt comme le joueur qui tire dans les lampes et rafle les mises.) Si ça ce n’est pas étrange, je ne sais pas ce que c’est. Quand Fidel Castro a proposé de surveiller le comptage des élections présidentielles de 2000 en Floride, ça n’aurait probablement pas fait de mal de le prendre au mot8. Pourtant la plupart des Américains, y compris leurs propres médias, n’ont pas semblé trouver cela le moins du monde bizarre, et ont prétendu que les chemises brunes brûlant les votes noirs là-bas en Floride (bien que les chemises brunes soient orchestrées par un troisième Bush !) étaient juste un autre petit fracas électoral excentrique. Depuis lors, l’ACLU9 a gagné un procès prouvant que c’était bien une agression qui avait eu lieu en Floride, et la cour a ordonné que ces dizaines de milliers d’électeurs noirs soient réinscrits sur les listes. La réponse de l’État dominé par les républicains a été un silencieux mais parfaitement clair : Allez vous faire foutre !. Ces électeurs noirs sont toujours hors des listes tandis que j’écris.

10. Il est indispensable lorsqu’on lit des textes politiques américains de garder à l’esprit que le mot liberals y désigne, à l’inverse de l’usage français actuel, des gens de gauche. En revanche, les gens que nous appelons libéraux ou ultra-libéraux sont en Amérique des neo-conservatives (parfois abrégé en neo-cons). L’usage américain a été transposé ici car il rend une meilleure justice à l’étymologie. De plus, l’appellation neo-cons a aux oreilles françaises des résonances si flatteuses que nous pourrions bien finir par l’adopter.

11. Il s’agissait d’une association de conseil aux locataires pauvres, visant à les informer de leurs droits et à faire pression sur les propriétaires d’immeubles insalubres.

Je n’ai pas besoin d’aller aussi loin que l’État du soleil pour sentir le frisson des regards suspicieux sur moi. Juste ici en Virginie du nord, le point le plus au nord du sud américain, j’ai des petits moments de peur qui me font me demander si je suis repéré. Peut-être que je suis juste paranoïaque. L’autre jour, quand le facteur m’a livré mon exemplaire par abonnement du Travailleur Socialiste, il s’est senti parfaitement à l’aise pour m’interroger impoliment sur ma loyauté nationale, comme si j’étais une proie autorisée et que je ne méritais pas une vie privée normale ou de la courtoisie. Une politicarde de la droite locale, agacée par mon activisme libéral10 dans le logement11, me dit qu’elle a des amis dans une agence du gouvernement dont elle est retraitée, et qu’elle a réuni quelques faits très laids sur mon passé (aucun ne pouvant approcher les horreurs alléguées dans mes dossiers de divorce). J’ai reçu un appel anonyme concernant le même activisme, me menaçant d’un procès bidon : On va te briser, fils de pute libéral. Nous laisse pas prendre ta maison, gars ! En fait, la semaine dernière le propriétaire d’un forum internet local a annoncé qu’il m’avait dénoncé à l’Administration de la Sécurité de la Patrie en raison de la nature non-patriotique de mes messages. De petites choses, c’est sûr, mais elles s’additionnent. Du moins elles disent quelque chose du climat politique ces temps-ci.

Quand les bornes seront dépassées

12. Orval Eugene Faubus fût le gouverneur démocrate de l’Arkansas qui s’opposa en 1957 à l’arrêt de la Cour suprême en faveur de la déségrégation du système scolaire.

13. Le Ku Klux Klan était une organisation raciste, antisémite, anti-catholique et homophobe active principalement entre 1866 et 1871, puis entre 1915 et 1925, et qui inspire encore aujourd’hui quelques groupuscules extrémistes.

14. Chester Trent Lott senior est un sénateur républicain connu pour ses positions typiques du racisme des États du sud.

15. Lire à ce sujet : Le royaume caché.

16. Pat Robertson est un multi-millionaire télévangéliste (prédicateur à la télévision) et un militant politique de droite, adversaire de la séparation de l’Église et de l’État. Il prétend que ses prières infléchissent le trajet des ouragans.

17. Dans certaines églises fondamentalistes rurales les pratiquants se saisissent de serpents venimeux afin de prouver leur foi. Ce rite ancien a été promu à partir de 1909 par le prédicateur George W. Hensley qui le justifiait par un passage de l’évangile selon Marc : Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ; ils saisiront des serpents ; s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades, seront guéris. Hensley est mort de la morsure d’un serpent.

18. Greg Palast est un auteur et un journaliste travaillant principalement sur les méfaits des grandes sociétés et des politiciens.

19. Gore Vidal est un dramaturge, romancier et essayiste engagé, et un critique virulent des gouvernements américains successifs.

Un jour les historiens retraceront peut-être la contagion de ce virus politique malin comme nous retraçons maintenant l’ascension des mouvements fascistes précédents. Et je pense qu’ils concluront que cela a commencé ici, dans le sud américain, ce berceau de toutes les choses politiquement noires et frites à cœur dans la haine, ce qui nous a donné l’esclavage, la guerre civile, Orval Faubus12, le Klan13, Trent Lott14, la droite chrétienne fanatique15… Le même sud véreux, vénal et trempé de sueur qui n’a pas eu de scrupule à arranger une élection en Floride pour George Bush. En fait, la carrière politique de George W. Bush a commencé dans le sud quand il organisait le soutien chrétien pour son papa. Et c’est en négociant avec certains de ses tas de merdes les plus calculateurs (par exemple, Pat Robertson16 livrant des millions de votes de fidèles transis en échange de concessions gouvernementales valant des dizaines de millions) qu’il a aidé à faire élire papa. Je crois que, comme tant de nos carcinomes nationaux, celui que nous avons à présent a commencé dans le sud aussi. C’est comme si encore un autre défaut congénital américain se manifestait depuis les profondeurs de ce domaine inconscient de la psyché nationale, depuis la terre des shérifs chiquant le tabac et des églises saisisseuses-de-serpent17, pour infecter notre organisme politique tout entier. Mais c’est une autre histoire.

Pendant ce temps, il est difficile de ne pas remarquer que l’administration polarisée autour de Bush montre la même méchanceté. Ils voient les mêmes apparitions, les mêmes ennemis et les mêmes démons à éliminer dans tous les coins du monde et chez nous. Toute l’équipe adresse au droit international, aux conventions de Genève et aux libertés civiles le même ricanement. Sont-ils aussi malade que lui ? Où sont-ils juste une grande famille dysfonctionnelle heureuse dans laquelle ils jouent le rôle d’incitateurs ? Ou ont-ils simplement fini là à cause de la trajectoire tordue de leur propre carrière à travers les intestins du monolithe militaro-industrialo-politique ? Mais avec du recul, quand on voit d’où ils viennent tous, quand on voit entièrement l’appareil interconnecté de la machine de guerre militaro-industrielle, la complicité lâche des grands groupes de médias, notre culture engourdie et engorgée de destruction et de consommation… cela devient trop à supporter.

Trop à supporter. Et bien, si la coupe est pleine et finit par déborder, certains d’entre nous ne semblent pas prêts à le supporter du tout. On peut obtenir un double passeport comme une précaution de sûreté, comme une option de fuite. Il ne se passe guère de semaine sans que je rencontre une personne qui me confie qu’il ou elle envisage justement cela, à cause de notre condition politique présente. (Soyons honnêtes ici, dans ces communications gauchistes déguisées en essais sur l’internet. Combien de lecteurs ont considéré l’idée ?) Je ne peux pas le vérifier avec des chiffres de demandes d’immigration, mais je soupçonne qu’il y a au moins un certain accroissement du nombre d’Américains cherchant à émigrer vers des endroits comme la Grande Bretagne, ou la Nouvelle Zélande, ou le Canada. Un journal néo-zélandais a récemment publié un éditorial accueillant les Américains libéraux, les appelant des demandeurs d’asile et déclarant que que la Nouvelle Zélande devrait relâcher ses stricts critères d’immigration pour eux, car ceux qui fuient ont tendance à être des gens éduqués, créatifs, avec des idéaux élevés. Ils doivent observer quelque chose de là-bas. En parlant pour moi, je n’arrive pas à me décider sur l’émigration. Est-ce qu’il vaut mieux être d’accord avec Greg Palast18 et Gore Vidal19, qu’il est plus sûr de tirer sur les connards par dessus les mers ? Se battre de l’intérieur commence à ressembler à une option chaque jour moindre. Ou devrait-on adopter l’attitude du héros des marines Chesty Puller, qui a dit : L’ennemi est devant nous. L’ennemi est derrière nous. Il est sur notre droite et sur notre gauche. Nous ne pouvons plus le manquer maintenant, les gars ! Ça sonne bien, mais personne ne bat jamais une mafia.

20. La marche pour la vie des femmes (March for Women’s Lives) est le nom donné à la manifestation de défense des droits des femmes (et particulièrement du droit à l’avortement) qui s’est tenue le 25 avril 2004 à Washington avec une affluence exceptionnelle.

21. Dans le texte : focus group. En mercatique, il s’agit d’un groupe de consommateurs auxquels on demande de s’exprimer sur un produit afin d’évaluer sa réception.

22. Le Who’s who in Hell est un très sérieux dictionnaire biographique de personnalités revendiquant l’athéisme.

Une bouffée de désespoir est suspendue dans l’air. Après tout, nous vivons dans un pays où près d’un million de citoyens ont marché pour la vie des femmes20 en avril dernier à Washington DC, et sont à peine passés dans les nouvelles locales, et encore seulement à cause de la congestion de la circulation, pas du sujet. Nous parlons d’un pays dont le dirigeant non-élu a appelé les plus grandes manifestations globales de l’histoire humaine — les manifestations à travers le monde contre la guerre en Irak alors imminente — un groupe de consultation21. La plupart des Américains ne savent même pas qu’elles ont eu lieu. Est-il vraiment possible d’être entendu dans un tel pays ? S’il est impossible pour le dissentiment sain (un vrai dissentiment, pas seulement l’opposition accessoire de scène, sponsorisée par les grandes entreprises, du Parti Démocrate) d’avoir une voix nationale, alors toutes nos grenouilles sont déjà cuites. Auquel cas il a cessé d’importer que nous puissions avoir un autre de ces cinglés complets de l’histoire pour dirigeant.

Comme vous le voyez, pour le moment je suis dans un embarras sinistre. Bien d’autres aussi, j’en suis sûr. Mais étant donné les vicissitudes de l’esprit humain, nous pouvons nous réconforter en ce que demain est un autre jour d’été, un jour qui peut être traversé sur la planche lisse du gin et du tonic. Ce qui, personnellement parlant, est des plus heureux. J’ai récemment appris que j’avais été nommé pour la prochaine édition du Who’s Who de l’enfer22. Je considère la simple nomination comme un moment fort de ma carrière et je compte arriver là-bas bien mariné.

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