Nuit de karaoke dans l’Amérique de George Bush

Une autre visite au bistrot Chez Burt

Par Joe Bageant

Soixante-treize vierges dans le paradis arabe et même pas une dans ce bar !
— Mur des toilettes pour homme, bistrot Chez Burt

Je sais que cela fait de moi un dinosaure, mais je pense toujours qu’il y a beaucoup à apprendre dans les petits bistrots de quartier d’Amérique. J’appelle ça mon programme apprendre en buvant. Voici des choses que j’ai apprises au bistrot Chez Burt :

1) Ne jamais sortir avec une divorcée qui est en retard de deux traites sur sa maison et jure que vous êtes le meilleur coup de sa vie.

2) Ne jamais manger des saucisses de cocktail sorties de l’urinoir, quelque soit le montant du pari.

1. Waylon Jennings était un chanteur, guitariste et auteur de chansons country.

Apprendre en buvant n’a jamais été ennuyeux. Mais quand le karaoke est arrivé dans les bars américains c’est devenu encore plus amusant, spécialement chez Burt où certains participants sont retapés pour leur trois minutes de vedettariat hebdomadaire. L’un d’eux est Dink, un type de cinquante-six ans mal rasé, à présent habillé comme Waylon Jennings1. Cependant, le titre de gloire immortelle de Dink ici, à Winchester, n’est pas son imitation de Waylon, qui est nulle. C’est qu’il a battu le chimpanzé boxeur au carnaval de 1963. C’est un truc sacrément difficile à faire parce que les chimpanzés sont plusieurs fois plus forts qu’un humain et capables d’assez de rage pour que le primate pugiliste porte une muselière en acier. Tous les vieux gars d’ici jurent que Dink a cogné ce chimpanzé si fort qu’il a grimpé aux barreaux de la cage et a refusé de descendre, et que Dink a gagné les cent dollars. Je ne sais pas. Je n’étais pas là pour voir car ma bonne famille chrétienne n’approuvait pas de tels spectacles. Une chose est sûre, pourtant. Dink est assez tenace pour l’avoir fait. (À propos, une note pour les lecteurs qui m’écrivent pour me demander si des noms comme Dink et Pootie sont fictifs. Bon Dieu non ! Non seulement nous avons un Dink et un Pootie ici, mais nous avons aussi des types appelés Gator, Fido et Tumbug — lequel est appelé simplement Bug.)

2. Good Hearted Woman de Waylon Jennings.

3. Coal Miner’s Daughter de Loretta Lynn, l’une des premières vedettes de la musique country. Née fille d’un mineur du Kentucky, mariée à quatorze ans et mère de quatre enfants à vingt ans, elle a introduit dans le répertoire country des thèmes tels que l’inégalité devant le divorce et la contraception.

4. Née à Winchester et disparue à l’âge de trente ans dans un accident d’avion, Patsy Cline est l’archétype de la chanteuse de musique country.

5. Crazy, une chanson emblématique de Patsy Cline, écrite par Willie Nelson.

En tout cas, avec ce vieux public de karaokeurs du lumpen-prolétariat démoli de l’Amérique, on peut compter sur au moins une version de La femme au bon cœur2 ou une interprétation de La fille du mineur3, chanté avec peu d’habileté mais beaucoup de cœur et de sentiment à la biére. Et quand il s’agit de cœur et de sentiment, le meilleur en ville est une femme appelée Dottie. Dot a cinquante-neuf ans, pèse près de 130 kg et chante Patsy Cline4 presque aussi bien que Patsy chantait Patsy. Dot peut chanter Dingue5 et n’importe quelle autre chanson de Patsy qui ait été enregistrée et quelques unes qui ne l’ont pas été. Dot connaît les chansons inédites de Patsy parce qu’elle connaissait Patsy personnellement, comme beaucoup d’autres gens vivant toujours à Winchester. Nous savons des choses comme la façon dont elle a été traitée par les notables de la ville, appelée pute ivrogne et pire, snobée et injuriée durant sa vie à chaque occasion, et comme la classe politique et affairiste de la ville continue de pincer le nez à son égard. Mais Patsy, qui ne torchait personne, savait des jurons à faire rougir un Comanche, et puis, c’était l’une des nôtres. Tenace et profane. (Comme vous l’avez peut-être remarqué, jurer est une forme de ponctuation pour nous.) Patsy avait grandit de notre côté de la ville et souffert de toutes les insultes que la vie inflige toujours aux travailleurs ici. Sa vie fût une dure vie.

La grosse dame chante, et tombe raide

6. Si en France l’expression sécurité sociale se confond avec la Sécurité Sociale au point d’être circonscrite aux questions d’assurance santé, elle a conservé dans le monde anglophone son sens général, c’est à dire qu’en plus de l’assurance santé elle englobe les questions d’assurance vieillesse et d’assurance emploi. En ce qui concerne la Social Security Administration américaine, c’est un organisme fédéral dont l’objet est le versement des pensions de retraite, de veuvage et de handicap. Elle participe aux programmes d’assurance santé en tant qu’interface avec les assurés, bien que ces programmes ne ressortent pas de sa responsabilité.

La vie de Dot a été à tous points de vue aussi dure que celle de Patsy. Plus dure, car elle a vécu deux fois plus longtemps que n’a pu vivre Patsy Cline. Le temps que les miens atteignent soixante ans ils ressemblent à une bande de crapauds à face rouge hypertendus dans un concours d’éternuement de morve. Le fait est, on est encore en moins bonne santé qu’on en a l’air. Les docteurs nous disent qu’on a du sang dans notre cholestérol et les flics qu’il y a de l’alcool dans ce sang. Fidèle à notre classe, Dottie est handicapée par des ennuis cardiaques, le diabète et plusieurs autres maladies. Sa tension est si élevée que le docteur a cru d’abord que la machine était cassée. L’assurance lui coûte autant que le loyer. Son vieil homme fait huit dollars de l’heure en lavant les voitures chez un concessionnaire, et si tout se passe bien ils ont cinquante-cinq dollars par semaine pour les courses, l’essence et tout le reste. Mais si une dépense supplémentaire aussi petite que trente dollars survient, ils compensent en ne se procurant pas l’une des prescriptions de Dot — ou deux ou trois — auquel cas elle devient de plus en plus malade jusqu’à ce qu’ils puissent à nouveau payer la franchise pour se procurer les prescriptions. À cinquante-neuf ans, ces plongées répétées dans une tension artérielle à faire péter les vaisseaux et les pics de diabète garantissent pratiquement qu’elle ne bénéficiera pas longtemps de la Sécurité Sociale6 après qu’elle a atteint soixante-trois ans. Si elle atteint soixante-trois ans. Un de ces jours ce sera vraiment fini : quand la grosse dame chante.

Dot a commencé à travailler à treize ans. Elle s’est mariée à quinze ans. (Ce qui n’est pas une grande affaire. Ajoutez : a appris à jouer de la guitare à six ans et vous décrivez la moitié des Sudistes de ma classe sociale et de ma génération.) Elle a nettoyé des maisons et servi des tables et payé la Sécurité Sociale toute sa vie. Mais depuis trois ans Dottie n’a pas pu travailler à cause de sa santé. (Ai-je mentionné qu’elle devient lentement aveugle en plus ?) Les difficultés congestives du cœur de Dot sont telles qu’elle finira à peine deux chansons ce soir avant de presque s’évanouir.

Pourtant les administrateurs locaux de la Sécurité Sociale, de froids ronds-de-cuir calvinistes sudistes qui traitent les dollars fédéraux comme si ils étaient entièrement les leurs — étant responsables de l’argent des contribuables — ont répété que Dot est capable de travailler à temps plein. À quoi Dot a répondu une fois : Travailler ? Dame, j’peux pas marcher ni voir à moitié. J’peux même pas respirer assez pour chanter une chanson. Quel bon Dieu d’boulot vous pensez que j’peux faire ? Servir de cale dans un parking ? Pas du genre à être intimidés par la simple misère humaine, l’administrateur a fait chialer Dot avant qu’elle quitte le bureau. En fait, Dottie pleure tout le temps maintenant. Même ainsi, elle va chanter une, peut-être deux chansons ce soir. Ensuite elle va descendre de la scène avec l’aide de sa canne et on l’aidera à monter dans une voiture pour être ramenée à la maison.

Bien que les miens aient l’air de se marcher sur la bite (je n’ai pas pu trouver une métaphore féminine) à chaque fois qu’ils approchent d’un bureau de vote, ce n’est pas entièrement parce que nous sommes des ivrognes congénitaux, bien que ce soit un facteur qui y contribue. La vérité est que Dottie voterait pour n’importe quel candidat, noir, blanc, estropié, aveugle ou dingue, dont elle penserait qu’il l’aiderait vraiment. Je le sais parce que je lui ai demandé si elle voterait pour un président qui voudrait un programme de sécurité sociale nationalisée.

Voter pour lui ? Je lui taillerais des pipes !

L’approbation d’un électeur ne peut pas être beaucoup plus forte que ça.

7. John Forbes Kerry était le candidat démocrate contre George Bush aux présidentielles de 2004.

8. Johnny Reid Edwards était un candidat possible pour le Parti Démocrate lors des présidentielles de 2004.

Mais aucun candidat, républicain ou démocrate, ne va proposer de sécurité sociale nationalisée, pas le vrai article. Bien sûr nous nous attendons à ce que les républicains soient cons, mais les démocrates ne sont pas meilleurs. Les types comme John Kerry7 pensent qu’ils peuvent rester à Washington et acheter leur progression avec l’argent qu’ils reçoivent des groupes de pression de l’industrie de la santé qui se paient les deux partis avec les contributions de campagne. John Kerry ne connaît personne dans la classe de Dottie. John Edwards8 le prétend, mais il n’est pas très convaincant pour ces gens. Comme le dit Dink : Y’en a pas un qui m’fait bander. Si Dot a de la chance, un sondeur démocrate l’appellera, prendra sa température politique par téléphone pour l’entrer dans un ordinateur. Mais c’est à peu près tout le contact que notre système veut avoir avec une femme diabétique de 130 kg avec un petit oiseau et un mari trop déprimé pour se sortir du fauteuil devant la télé autrement que pour pisser et se traîner jusqu’à son boulot de lavage de voiture.

Portez-vous bien, portez-vous mal, le Congrès vous dit d’aller au diable

Les Américains sont censés être si écœurants de santé, de richesse et de bonheur. Mais j’ai vu des Indiens à demi-nus en Amérique Latine mangeant des larves et raclant leurs fourreaux péniens sur les roches de la rivière qui avaient l’air beaucoup plus heureux. Et dont parfois leur gouvernement s’occupe davantage. Une fois, à Sonora, au Mexique, je suis tombé très malade parmi les Indiens Sari et j’avais besoin d’un docteur. Chaque foutu Indien Sari avait la sécurité sociale nationalisée, mais l’Américain qui chiait ses tripes derrière leurs huttes, un homme qui gagnait cent fois leur revenu annuel, ne pouvait même pas se payer une assurance santé dans son propre pays. J’aimerais pouvoir dire qu’ils avaient aussi un remède indigène contre la dysenterie, mais ils n’en avaient pas.

9. Le Capitole est le bâtiment qui abrite le Sénat et la Chambre des représentants à Washington.

10. Les droits civils sont, de façon générale, les droits des citoyens. Le mouvement des droits civils désigne plus particulièrement les événements ayant fait évoluer le droit américain de la ségrégation vers l’égalité entre 1955 (quand une passagère noire d’un bus fut arrêtée pour avoir refusé de céder sa place à un passager blanc), et 1968 (quand Martin Luther King fut assassiné).

11. Homeland Security : néologisme à la mode depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui désigne toute action gouvernementale justifiée par la lutte contre le terrorisme.

12. Il est indispensable lorsqu’on lit des textes politiques américains de garder à l’esprit que le mot liberals y désigne, à l’inverse de l’usage français actuel, des gens de gauche. En revanche, les gens que nous appelons libéraux ou ultra-libéraux sont en Amérique des neo-conservatives (parfois abrégé en neo-cons). L’usage américain a été transposé ici car il rend une meilleure justice à l’étymologie. De plus, l’appellation neo-cons a aux oreilles françaises des résonances si flatteuses que nous pourrions bien finir par l’adopter.

13. Si le populisme s’entend en France comme un mélange de démagogie et d’opportunisme politique, le populism américain est la défense des gens ordinaires — que cette défense soit sincère ou non, qu’elle soit formulée en termes progressistes ou conservateurs. C’est ainsi que les Américains peuvent qualifier de populistes des gens aussi différents que Silvio Berlusconi et Nelson Mandela.

14. La Budweiser est une bière aussi populaire aux États-Unis que peu estimée en Europe.

15. Le Powerball est un consortium de loteries présent dans une trentaine d’États américains. Le plus gros montant empoché, 113 millions de dollars après impôts, l’a été en Virginie occidentale.

En fait, je peux trouver un politicien qui défend les gens comme Dot et des programmes comme la sécurité sociale nationalisée. Mais il est occupé pour l’instant à présider le Venezuela. Montrez-moi un parti politique prêt à faire du porte-à-porte, ce qu’il faudra faire pour mobiliser les votes des travailleurs pauvres, et je vous montrerai un parti qui peut commencer à briser le mur entre la colline du Capitole9 et les gens qu’elle est supposée servir. Mais nous savons tous deux que cela n’est pas près d’arriver. Les partis ne mènent pas les révolutions. Ils les suivent. Et encore, seulement si ça devient trop brûlant pour eux. Les démocrates ont commencé à soutenir le mouvement des droits civils10 seulement après que les attentats et les lynchages et les lances à eau et les manifestants aient causé assez d’indignation publique pour indiquer qu’il y avait probablement des votes à essorer de tout ce triste spectacle joué sur les écrans de la télévision américaine. C’était quand l’embrasement d’une ville comme Watts, une bonne vieille révolte, pouvait encore attirer l’attention de Washington. Je suppose qu’aujourd’hui ce serait une de ces urgences nationales dont s’occuperait la Sécurité de la Patrie11.

Mais Dink et Dot sont les Américains les moins susceptibles de se révolter un jour. Le dissentiment n’infiltre pas assez profondément l’Amérique pour atteindre des endroits comme Winchester, en Virginie. Il ne l’a jamais fait. (Même la plupart des Noirs ici donnent toujours du oui-M’sieur, oui-M’dame aux Blancs et restent dans leur partie de la ville.) Pourtant, aussi improbables candidats à la révolution que Dot et Dink soient, ils ont néanmoins aidé à alimenter la révolution de droite par leurs votes, la révolution de droite dont on dit qu’elle est enracinée dans la lutte des cultures dont ni l’un ni l’autre n’ont entendu parlé. Je pense souvent que la lutte des cultures est juste une autre idiotie des libéraux12 éduqués, du bavardage de cocktail qui ne touche jamais le cœur du problème — qui est que les libéraux mous et sans tripes refusent de traverser les frontières de classe et de rencontrer leurs frères et leurs sœurs de souffrance face à face sur cette Terre. Les républicains ont fait un grand travail d’organisation de la base, et ils vendaient du mensonge et de l’arnaque. Imaginez ce qu’un honnête effort populiste13 pourrait faire.

Autrefois la lutte des classes était entre riches et pauvres, et c’est le genre de lutte des classes dans laquelle je peux planter les dents. Ces temps-ci elle est clairement entre les éduqués et les inéduqués, ce qui bien sûr en fait une lutte des cultures, si c’est la manière dont on choisit de le décrire. Mais la vérité est que personne n’atteindra Dink ou Dot ou n’importe qui d’autre de ce côté de la ville avec un baragouinage élitiste sur la lutte des cultures. C’est déjà assez difficile de les atteindre avec le fait clair que les républicains sont le parti de ces cons de riches. Pour ce qui les concerne, on connait des cons comme eux qui sont devenus riches. Prenez Ronnie Fulk, l’agent immobilier avec lequel on a tous grandi. Il est plus con qu’une fiente de chouette mais il vaut maintenant quelques millions. Et il boit toujours de la Bud Lite14 et vient chez Burt une fois de temps en temps. Et puis, n’importe qui d’entre nous ici, chez Burt, pourrait très bien gagner à la loterie Powerball15 et devenir comme Ronnie Fulk.

C’est pas tout d’la faute de Bush

Cela va être une bagarre difficile pour les progressistes. Il va falloir que nous ramassions cet animal écrasé de nos mains nues. Il va falloir que nous expliquions tout du libéralisme aux gens chez Burt parce que leurs vies de travailleurs pauvres ont toujours été contenues avec succès dans des ghettos culturels comme Winchester par une combinaison de réthorique Divine, d’argent, de pistonage et par l’État capitaliste. Il va falloir un vrai effort, parce qu’ils comprennent qu’ils sont pauvres et à certains égards l’acceptent même comme leur lot. Jusqu’au ricanement de la dame de la Sécurité Sociale. Mais si nous parlons de leurexploitation par l’État marchand, ils vont dire : Fout-moi l’camp d’ici. Et la révolution qui semble ne jamais commencer sera à nouveau annulée en raison du manque d’intérêt de la part des opprimés. Naturellement il est tentant de dire, même pour moi : Qu’ils aillent se faire foutre. Laissons les dans la merde où ils se sont mis en votant pour des gens comme Bush. Après je me rappelle que c’est le pire de notre caractère collectif national qui les a mis dans la merde depuis longtemps. Comme le dit Dink : À part quand j’étais dans l’armée, j’ai jamais eu d’assurance santé de ma vie. C’est pas tout d’la faute de George Bush. Ce n’est la faute de personne s’il y a 44 millions de gens comme Dink et Dot. C’est le système du libre marché — les faibles meurent tôt et durement. Et puis, qui se préoccupe d’une grosse dame qui chante comme une péquenaude morte ?

16. Les born again Christians sont des personnes ayant redécouvert la foi et la pratique religieuse.

Il reste une heure avant la fermeture, et s’il y a une chose classe que je fais dans cette vie, c’est de ne jamais être le dernier client à sortir du bar. Il m’a fallu seulement quarante ans pour apprendre ça. Alors je paye et je me dirige vers la porte et Carol la barmaid me crie : Prends un taxi Bageant. T’as sacrément raison que je vais prendre un taxi. Cette ville a des lois contre l’ivresse publique et des flics chrétiens ressucités16 qui trouvent une fierté béate à les appliquer… d’humbles fonctionnaires qui vous jetteront contre une voiture de police et feront craquer vos jointures si vous allez jusqu’à pouffer de rire. Et le lendemain vous serez dans le journal local à la rubrique policière. Non merci.

Heureusement, la compagnie de taxi locale — que nous appelons commandez une épave à cause de ses chauffeurs permanents en semi-liberté — est à côté de Chez Burt. Alors on se penche par la porte et on fait un signe aux chauffeurs qui attendent une course. Habituellement on connaît le chauffeur, ou on a été à l’école avec quelqu’un de sa famille. Et on peut toujours dire par le nom de famille sur la licence du taxi que le chauffeur est l’un des nôtres — un même lien de chair et de sang dans la chaîne des travailleurs communs qui s’étend sur deux siècles. C’est bon et familier. Quelque fois cette symbiose entre les ivrognes imbibés de chez Burt et les ivrognes à jeun de la file des taxis semble être la dernière chose humaine fonctionnant superbement dans cette ville. Pendant ce temps, on peut entendre la voix de Dottie s’échapper faiblement dans la rue :

Je suis diiiiiiiiiiiingue, dingue de me sentir si seule
Dingue, dingue de me sentir si triiiiiiiiste

Et ces dernières notes glissent au loin comme une écharpe de soie jetée sur un escalier dans le cœur. C’est si totalement humain comme nous tous — moi, le taxi, Dot — recevons ce dont nous avons besoin de chacun des autres dans ces moments autour de minuit où nous partageons les fantômes communs de cette vieille ville. •